Le sommet Afrique-France, rebaptisé Africa Forward, s’est tenu les 11 et 12 mai 2026 à Nairobi, au Kenya. Il a réuni plus de trente chefs d’État africains ainsi que des représentants du secteur privé et du monde de l’investissement. Le principal message du sommet réside peut-être dans son lieu d’organisation.
Pour la première fois, ce rendez-vous historique s’est tenu dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est, en dehors de l’espace traditionnel des relations franco-africaines. Pendant plusieurs décennies, les sommets Afrique-France se sont inscrits dans une géographie politique largement façonnée par les liens entre Paris et ses anciennes colonies. Même lorsque leur ambition était continentale, leur centre de gravité demeurait souvent situé en Afrique francophone. Le choix de Nairobi traduit la volonté française de s’inscrire dans une autre séquence.
Une Afrique en mouvement
Il intervient dans un contexte marqué par les bouleversements observés au Sahel. Les coups d’État successifs au Mali, au Burkina Faso et au Niger – les tensions diplomatiques qui ont suivi ainsi que le retrait des forces françaises – ont mis fin à une période durant laquelle les questions sécuritaires occupaient une place centrale dans la relation entre la France et plusieurs États africains. Ces évolutions ont révélé les limites d’un modèle largement fondé sur les coopérations militaires, les relations politiques privilégiées et les héritages historiques. Elles ont également rappelé que la place de la France sur le continent ne pouvait plus être pensée à travers le seul prisme de l’Afrique francophone.
Le choix du Kenya apparaît ainsi comme la reconnaissance d’une réalité plus large. L’Afrique d’aujourd’hui est plus diverse, plus connectée et davantage intégrée aux dynamiques économiques mondiales qu’elle ne l’était il y a quelques décennies. Les centres de croissance, d’innovation et d’influence se multiplient à travers le continent, bien au-delà des espaces traditionnellement associés à l’influence française.
Nairobi incarne cette Afrique en mouvement. La capitale kényane s’est imposée comme l’un des principaux pôles africains de l’innovation, de l’entrepreneuriat et de la diplomatie internationale. En choisissant cette ville, la France cherche également à inscrire son dialogue avec le continent dans un environnement moins marqué par les héritages coloniaux et davantage tourné vers les enjeux économiques et technologiques contemporains. Cette évolution intervient alors que les États africains disposent désormais d’une plus grande diversité de partenaires.
Le poids persistant des héritages politiques et symboliques
Dans un contexte de concurrence accrue entre acteurs internationaux, aucun partenaire extérieur ne peut considérer sa position comme acquise. La qualité des relations dépend de plus en plus de la capacité à répondre à des attentes concrètes en matière d’investissement, de création d’emplois, de formation, d’infrastructures ou encore de transition énergétique. Africa Forward apparaît ainsi comme une tentative de repositionnement. Reste à savoir si ce changement de décor et de vocabulaire annonce une transformation durable des relations entre la France et le continent africain ou s’il constitue avant tout l’adaptation d’une diplomatie confrontée à un environnement qu’elle ne peut plus appréhender selon les catégories du passé.
L’ambition affichée par la France est de projeter ses relations avec l’Afrique vers l’avenir en les fondant davantage sur des intérêts communs que sur les contentieux du passé. Pourtant, cette démarche se heurte à une réalité difficile à contourner. Les héritages historiques continuent de structurer les perceptions politiques et les imaginaires collectifs de part et d’autre. Au cours des dernières années, Paris a multiplié les initiatives destinées à répondre à certaines attentes liées à la mémoire coloniale. La reconnaissance de ses responsabilités dans plusieurs épisodes historiques – notamment au Sénégal avec le massacre de Thiaroye ou dans le dossier camerounais, ainsi que la restitution d’œuvres et d’objets culturels – témoignent d’une évolution qui aurait été difficilement envisageable il y a encore quelques décennies.
Dans le même temps, la présence française sur le continent a connu une transformation profonde. Le recul progressif du dispositif militaire français constitue l’un des changements les plus visibles. La France conserve toutefois une présence en Côte d’Ivoire et au Gabon dans le cadre de dispositifs désormais cogérés avec les États concernés. Qu’elles aient été anticipées ou imposées par les circonstances, ces évolutions traduisent l’essoufflement d’un modèle de présence qui a longtemps constitué l’un des principaux leviers de l’influence française en Afrique. Pour autant, ces transformations n’ont pas entraîné une évolution équivalente des perceptions. Dans de nombreux pays africains, les débats sur la place de la France demeurent fortement marqués par les questions de souveraineté, de mémoire et d’autonomie politique.
Une puissance comme les autres
Toute la difficulté pour Paris réside dans cette coexistence entre des changements réels et des représentations qui évoluent plus lentement. La France cherche aujourd’hui à promouvoir une relation davantage fondée sur l’investissement, les partenariats économiques et les coopérations sectorielles. Mais cette stratégie se déploie dans un contexte où les questions de dignité politique, de souveraineté et de mémoire restent centrales dans le débat public africain, bien au-delà du seul espace francophone. Les controverses suscitées par certaines déclarations ou certains gestes de responsables français illustrent cette réalité. Alimentées par les réseaux sociaux, les médias numériques et les multiples courants panafricanistes qui traversent désormais l’espace public africain, elles trouvent un écho à l’échelle du continent. Les perceptions de la France se construisent aujourd’hui autant à Dakar, Abidjan ou Niamey qu’à Nairobi, Accra ou Johannesburg.
Cette circulation continentale des débats constitue l’une des évolutions les plus marquantes de ces dernières années. Les interrogations sur la souveraineté économique, les partenariats internationaux ou l’influence des puissances étrangères dépassent désormais les frontières linguistiques et les héritages coloniaux. Elles s’inscrivent dans une conversation africaine plus large sur les conditions de l’autonomie politique et du développement.
Le débat autour du franc CFA demeure l’une des illustrations les plus visibles de cette dynamique. Au-delà des controverses techniques qu’il suscite, il concentre des interrogations plus profondes sur la souveraineté monétaire et sur la nature des relations entre la France et plusieurs États africains. Sa portée symbolique dépasse largement sa dimension économique. Le défi pour la France n’est donc pas seulement de transformer les instruments de sa politique africaine. Il consiste aussi à comprendre que les questions de mémoire et de souveraineté continuent d’occuper une place centrale dans la manière dont son action est perçue sur le continent.
Le principal changement intervenu dans les relations entre l’Afrique et le reste du monde tient sans doute à la fin d’une forme d’exclusivité. Les États africains disposent aujourd’hui d’un éventail de partenaires beaucoup plus large qu’auparavant. La Chine, la Turquie, les pays du Golfe, l’Inde, la Russie ou encore les États-Unis participent désormais à la recomposition des influences économiques, diplomatiques et stratégiques sur le continent. Cette diversification a profondément modifié la position de la France. Elle n’est plus un acteur incontournable dans de nombreux contextes africains. Elle est devenue un partenaire parmi d’autres, soumis aux mêmes exigences de résultats, de crédibilité et d’utilité que l’ensemble des acteurs présents sur le continent.
Bah Traoré Legrand est chargé de recherche Sahel chez Wathi.
