Depuis quelques jours, l’influenceuse malienne Mandé Princesse, installée en France, affirme avoir découvert des groupes WhatsApp utilisés pour organiser des rencontres sexuelles tarifées. Les éléments qu’elle diffuse ont provoqué de nombreuses réactions. Au-delà de la polémique, ils attirent l’attention sur un phénomène peu documenté au Mali : le détournement des messageries privées à des fins de commerce sexuel.
WhatsApp et les autres applications de messagerie n’ont pas été conçus pour cette activité. Leur fonctionnement facilite néanmoins la création d’espaces fermés et discrets. Des administrateurs peuvent réunir des personnes exerçant le travail du sexe et des clients potentiels. Les photographies, les tarifs et les lieux sont partagés dans les groupes. Les négociations se poursuivent ensuite dans des conversations privées.
Cette organisation rend l’activité moins visible. Elle permet également de remplacer rapidement un groupe supprimé ou signalé. Les administrateurs peuvent changer de numéro, modifier le nom du groupe ou déplacer les membres vers un nouvel espace.
Un utilisateur interrogé, qui a requis l’anonymat, affirme avoir déjà eu recours à ce type de service, décrit un système organisé autour d’intermédiaires. « Il y a des personnes que tu appelles. Elles te mettent en contact avec des filles qui se sont inscrites auprès d’elles. » Ce témoignage laisse entrevoir un système d’inscription et de mise en relation qui dépasse le simple échange entre particuliers. Il ne permet toutefois pas de savoir si les intermédiaires prélèvent une commission ou s’assurent que les femmes agissent librement.
La vérification de l’âge, principal angle mort
La vérification de l’âge constitue l’une des principales failles de ce système. WhatsApp impose officiellement un âge minimum de 13 ans. Mais la création d’un compte repose principalement sur la vérification d’un numéro de téléphone. Cette opération ne permet pas d’établir automatiquement l’identité ni l’âge réel de l’utilisateur.
Dans ces groupes, l’âge indiqué sous une photographie repose donc largement sur une déclaration difficile à vérifier. Une mineure peut être présentée comme une adulte. Une photographie peut également être publiée sans le consentement de la personne concernée. Cette absence de contrôle ouvre la voie à la manipulation, au chantage et au recrutement de personnes vulnérables. Elle augmente surtout le risque que des mineures soient entraînées dans des transactions sexuelles tarifées.
Le chiffrement de bout en bout complique davantage la surveillance. Il protège la confidentialité des communications, mais empêche WhatsApp d’examiner systématiquement les échanges privés. La plateforme dépend alors des signalements effectués par les utilisateurs. Or, dans un groupe où administrateurs et membres partagent le même intérêt, ces signalements peuvent être rares.
Une régulation encore insuffisante
Le Mali dispose pourtant de textes juridiques pour réprimer ces pratiques. L’article 325-8 du Code pénal de 2024 qualifie de proxénétisme le fait d’aider ou de protéger la prostitution d’autrui, d’en tirer profit, de recruter une personne ou d’exercer une pression sur elle. Un administrateur qui organise régulièrement les mises en relation ou prélève une commission pourrait donc, sous réserve de l’appréciation de la justice, relever de cette disposition.
L’article 325-7 assimile toute prostitution impliquant un enfant à la prostitution forcée. Les articles 324-29 et 324-30 répriment également la traite à des fins d’exploitation sexuelle, notamment lorsqu’elle repose sur la contrainte, la tromperie ou l’abus d’une situation de vulnérabilité. Selon l’article 324-30, le consentement de la victime ne permet pas d’échapper aux poursuites.
La loi prévoit aussi des obligations pour les prestataires de services électroniques. L’article 512-22 leur impose d’informer les autorités des activités illicites qui leur sont signalées. L’article 512-23 porte sur la conservation et la communication des données permettant d’identifier les auteurs de contenus. L’application effective de ces dispositions aux messageries privées reste toutefois difficile, notamment en raison du chiffrement et du caractère fermé des groupes.
Dès avril 2025, le Pôle national de lutte contre la cybercriminalité avait alerté sur l’utilisation de plusieurs plateformes, dont WhatsApp, par des groupes et des pages proposant des services de mise en relation. Le procureur avait alors dénoncé de véritables « foyers de proxénétisme et d’incitation à la débauche », tout en annonçant l’ouverture d’enquêtes et des interpellations.
Le problème réside donc moins dans l’absence de lois que dans le manque de régulation effective. Les groupes restent difficiles à détecter. Les données sur les signalements au Mali ne sont pas publiques. La coopération entre les plateformes étrangères et les autorités nationales reste également peu visible.
La réponse ne doit pas conduire à surveiller toutes les conversations privées. Elle doit renforcer les mécanismes de signalement, la coopération judiciaire et la conservation des preuves. Sans ces garanties, les messageries privées continueront d’offrir aux intermédiaires un espace discret pour organiser des transactions sexuelles tarifées, avec le risque permanent d’y entraîner des mineures et d’autres personnes vulnérables.
