Depuis l’annonce du déploiement d’éléments de la Force en attente de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) au Bénin, après une tentative de coup d’État début décembre 2025, une partie de l’opinion ouest-africaine s’interroge sur son existence.
Qu’est-ce que la Force en attente de la CEDEAO ?
La Force en attente de la CEDEAO est le principal instrument de sécurité collective de l’organisation ouest-africaine, conçu pour répondre aux crises politiques et sécuritaires majeures dans la région. Contrairement à une perception répandue, il ne s’agit pas d’une armée régionale permanente. « La Force en attente n’est ni une armée supranationale ni une force stationnée en permanence », rappelle le chercheur Gilles Yabi joint par Benbere. Elle repose sur des contingents militaires, policiers et civils fournis par les États membres, identifiés à l’avance et maintenus dans leurs pays d’origine, prêts à être déployés en cas de décision politique.
Institutionnalisée en 2004, après les interventions du Groupe de supervision du cessez-le-feu de la CEDEAO (ECOMOG) dans les années 1990, la Force en attente s’inscrit dans l’Architecture africaine de paix et de sécurité de l’Union africaine, en tant que composante ouest-africaine de la Force africaine en attente. L’expérience militaire régionale de la CEDEAO s’est forgée dans l’urgence des conflits des années 1990, du Liberia à la Sierra Leone, en passant par la Guinée-Bissau et la Côte d’Ivoire. « Ces crises ont marqué l’organisation, qui réagissait alors sur la base de décisions politiques de quelques chefs d’État et de la capacité du Nigeria, puissance régionale », note Gilles Yabi.
Dans un travail de recherche en 2017 intitulé « La Force en attente de la CEDEAO face aux défis du respect des droits de l’homme », Békaye Coulibaly souligne que ces premières opérations étaient largement improvisées et prioritairement orientées vers l’arrêt des combats. « Les interventions de la CEDEAO au Libéria et en Sierra Leone ont constitué une étape cruciale dans son apprentissage des opérations de maintien de la paix », écrit-il.
Qui décide de son activation et sur quelle base juridique ?
Le traité révisé de la CEDEAO de 1993 et le protocole de 1999 sur le mécanisme de prévention des conflits définissent son cadre. L’organisation peut intervenir face à un conflit armé, des violations massives des droits humains ou une tentative de coup d’État contre un gouvernement élu. « Ces dispositions traduisent une vision politique : pas de développement sans stabilité et État de droit », rappelle Békaye Coulibaly. « L’activation n’est jamais automatique, mais une décision politique nécessitant un consensus des États membres », insiste Gilles Yabi.
Comment cette force est-elle financée ?
« Le financement constitue l’un des principaux points de fragilité de la Force en attente de la CEDEAO. En théorie, les ressources proviennent des contributions des États membres, notamment à travers le prélèvement communautaire ainsi que de partenaires extérieurs. En pratique, ces ressources sont insuffisantes, irrégulières et souvent tardives », souligne Gilles Yabi.
Cette situation limite fortement la capacité de la FAC à se déployer rapidement et durablement, ajoute Gilles Yabi. Elle renforce également la dépendance de la CEDEAO vis-à-vis de partenaires extérieurs, ce qui peut affecter sa capacité à faire des choix autonomes en fonction de l’intérêt supérieur de la communauté et sa crédibilité politique telle que perçue par les acteurs et les opinions publiques.
Pourquoi la Force en attente a pu intervenir au Bénin mais pas en Guinée-Bissau?
Alors que la Force en attente a été déployée pour empêcher le coup d’État au Bénin, la mission militaire en présence en Guinée-Bissau (ECOMIB) n’a pas bougé face au coup d’État contre le président Umaro Sissoko Embalo, en novembre 2025. « Le déploiement de la Force en attente est toujours une décision politique, relevant de la lecture d’une situation donnée par les chefs d’État de la région », souligne Gilles Yabi.
Au Bénin, confronté à une tentative de coup d’État militaire, le président Patrice Talon a sollicité l’appui de ses partenaires régionaux, en particulier du Nigeria. « C’est d’abord la décision politique du président du Nigeria qui a permis une intervention rapide », note Gilles Yabi. « Dans le cas de la Guinée-Bissau, il y a eu un coup d’État militaire qui a interrompu un processus électoral qui était quasiment à son terme et a empêché très probablement la victoire du camp de l’opposition au président sortant. Cette prise du pouvoir par les militaires semble avoir été voulue, peut-être même encouragée, par le président sortant Umaro Sissoko Embalo. Dans ces conditions, il n’y a pas eu bien sûr d’appel à une intervention de la CEDEAO pour faire échec au coup de force militaire de la part du président sortant qui était encore l’autorité légitime et légale», ajoute-t-il.
Bien que disposant d’une mission militaire sur le terrain (ECOMIB), la CEDEAO pouvait difficilement décider d’activer sa force pour intervenir militairement contre des putschistes qui étaient des hauts responsables de l’armée nationale de la Guinée-Bissau. « Intervenir aurait signifié un affrontement avec l’armée nationale », conclut Gilles Yabi.
C’est pour cette même raison que cette Force n’a pas pu intervenir au Niger suite au coup d’État contre le président Mohamed Bazoum, ou les nouvelles autorités se sont coalisées avec le Mali et le Niger pour empêcher une quelconque intervention de la CEDEAO.
L’exemple de la Gambie, en 2017, est souvent cité comme une réussite. Le déploiement préventif de la Force en attente, combiné à une intense médiation diplomatique, a contraint le président Yahya Jammeh à céder le pouvoir après sa défaite électorale.
À l’inverse, la crise malienne de 2012 met en lumière les limites du mécanisme régional. « La lenteur du déploiement de la CEDEAO au Mali a été suppléée par l’intervention de la force française », note Békaye Coulibaly.
Pour le chercheur, cet épisode révèle à la fois des rivalités institutionnelles entre organisations africaines et un déficit d’autonomie financière et logistique qui empêche la CEDEAO de conduire seule des opérations militaires complexes et durables.
La Force en attente de la CEDEAO peut-elle lutter contre le terrorisme ?
L’une des critiques récurrentes vise l’absence de mobilisation de la Force en attente de la CEDEAO (FAC) dans des pays comme le Mali face à la menace terroriste. En 2013, face à la montée d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et d’autres groupes extrémistes dans le Sahel et le nord du Nigeria, la CEDEAO a adopté sa première stratégie antiterroriste, articulée autour de trois axes : prévention, poursuite et reconstruction. « La prévention vise à éliminer les conditions favorisant le terrorisme ; la poursuite renforce la capacité des États à réagir rapidement ; la reconstruction remet en marche les communautés touchées », selon Békaye Coulibaly.
Pour Gilles Yabi, la Force en attente « dépend des États membres et de leur volonté politique. Mais les crises terroristes, qui exigent des engagements prolongés, un renseignement sophistiqué et une présence durable, dépassent son mandat initial ». « Les groupes armés actuels dans la région opèrent sur des espaces vastes, exploitent les faiblesses de la gouvernance locale et s’inscrivent dans des dynamiques politiques, sociales et économiques profondes. Une force régionale comme la FAC ne peut répondre efficacement à ce type de menace sans une articulation étroite avec des stratégies nationales, des politiques de développement et une coopération régionale renforcée en matière de renseignement », ajoute-t-il.
