Dans « Médicaments de fortune, vies en danger » (La Sahélienne, 2025), le pharmacien Amassagou Raymond Douyon dresse un constat sévère du système de santé malien. À partir de son expérience de terrain, il dénonce la généralisation de la vente illicite de médicaments et ses méfaits, la marginalisation des pharmaciens et les dérives de certains laboratoires. Un livre nécessaire.
Le point de départ de l’ouvrage est sans ambiguïté : au Mali, une partie importante des « médicaments » consommés échappe au circuit réglementaire. Dans les marchés, les boutiques ou dans la rue, des produits présentés comme des remèdes circulent sans contrôle, sans traçabilité et sans garantie de qualité.
L’auteur rappelle que nombre de ces substances ne devraient même pas être qualifiées de médicaments. Avant d’être agréés, les vrais médicaments sont testés pendant plusieurs années à travers diverses phases – notamment la phase préclinique (identification des molécules d’intérêt thérapeutique) et les quatre phases cliniques – afin d’évaluer leur toxicité. Même après leur mise sur le marché, ils font l’objet de contrôles réguliers et peuvent être retirés à tout moment si les autorités les jugent non conformes aux règles en vigueur.
Par contre, le pharmacien de formation rappelle que ni les vendeurs ni les acheteurs ne connaissent réellement la composition des médicaments circulant en dehors du système réglementaire. Il ajoute que de nombreux produits présentés comme naturels contiennent en réalité des substances chimiques toxiques, voire mortelles. « Il a été établi par un rapport d’Interpol que certains faux médicaments renfermaient du mercure, de l’arsenic, du raticide ou du ciment. Cela montre une fois de plus qu’il n’y a aucune sûreté liée à ces soi-disant médicaments », écrit-il.
Quand un drame ordinaire révèle un dysfonctionnement systémique
Pour illustrer ces dérives, l’auteur rapporte de nombreux récits vécus ou observés. L’un des plus marquants est celui de Monsieur M., un vieil homme vivant dans un village reculé. À l’initiative de l’une de ses épouses, désireuse d’enfantement, il consomme des produits aphrodisiaques achetés dans la rue. Il est frappé par une crise qui le paralyse. Malgré des dépenses importantes pour tenter de le soigner, il meurt après des mois de souffrance.
Le bilan est tragique : aucun enfant, des ressources familiales englouties et la disparition du pilier du foyer. Pour Douyon, ce drame n’a rien d’exceptionnel. Il est le produit direct d’un système qui tolère, voire banalise, la vente illicite de substances dangereuses.
Pharmaciens marginalisés, système fragilisé
Au cœur de l’analyse du livre se trouve une idée forte : la marginalisation du pharmacien est l’une des causes majeures du chaos médicamenteux. Douyon décrit un système où les pharmaciens, pourtant formés pour sécuriser le médicament, sont exclus des lieux de décision, ignorés dans l’organisation des soins et cantonnés à un rôle secondaire.
Cette mise à l’écart, selon lui, ouvre un boulevard à l’anarchie : corruption, mépris des règles éthiques, confusion des rôles entre professionnels qualifiés et acteurs non formés. Le médicament devient alors un simple produit commercial, détaché de toute exigence sanitaire.
La pharmacie hospitalière, pilier invisible de l’hôpital
Une large partie de l’ouvrage est consacrée à la pharmacie hospitalière. Fort de son expérience, Douyon rappelle que ce service est transversal : il assure l’approvisionnement en médicaments, la stérilisation du matériel et, dans de nombreux hôpitaux maliens, la supervision des laboratoires d’analyses biomédicales.
Paradoxalement, le pharmacien hospitalier reste peu associé à la gouvernance des établissements. Cette contradiction, que l’auteur qualifie de « non-sens sanitaire », affaiblit la qualité des soins et multiplie les risques pour les patients.
L’analyse s’étend ensuite aux centres de santé communautaires (CSCom). Douyon y observe une absence quasi totale de pharmaciens, remplacés par une gestion éclatée des médicaments. Chaque acteur détient son propre stock, transformant parfois ces structures en centres d’affaires informels, au mépris de la réglementation qui donne au pharmacien le monopole de la gestion du médicament.
Les programmes de santé spécifiques ne sont pas épargnés. La gestion des intrants est souvent confiée à des points focaux non pharmaciens, au mépris des principes de gestion intégrée. Résultat : perte de traçabilité, ruptures, détournements et insécurité thérapeutique.
Laboratoires d’analyses : la dérive la plus dangereuse
Les chapitres consacrés aux laboratoires d’analyses biomédicales constituent l’un des volets les plus alarmants du livre. Douyon y décrit des pratiques qu’il a personnellement constatées : réactifs détournés, bandelettes découpées, erreurs grossières en microscopie, résultats fictifs rendus aux patients.
Ces dysfonctionnements ont, selon lui, des conséquences directes : mauvais diagnostics, prescriptions inadaptées, patients qui ne savent pas ce dont ils souffrent, gaspillage inutile des maigres ressources des ménages. Le pharmacien biologiste apparaît alors comme un acteur clé, trop souvent absent, dans la sécurisation du diagnostic.
Si le diagnostic est sévère, Médicaments de fortune, vies en danger n’est pas un livre de résignation. Douyon appelle à l’application stricte des textes existants, à des contrôles effectifs et à des sanctions réelles contre les pratiques dangereuses. Il souligne que les experts, les lois, les réglementations et les institutions de régulation existent bel et bien et certains donnent de beaux résultats. Mais l’application des règles reste un grand défi que les responsables et les praticiens doivent réformer pour léguer à un système de sante digne de ce nom. Il interpelle aussi les facultés de pharmacie sur la nécessité de renforcer la formation pratique, notamment en biologie clinique.
Mais son appel le plus direct s’adresse à ses confrères pharmaciens. Il les exhorte à sortir de leur réserve, à défendre collectivement leur rôle et à refuser la banalisation de pratiques qui mettent des vies en danger.
À la croisée du témoignage, de l’essai et du réquisitoire, Médicaments de fortune, vies en danger donne à voir l’envers d’un système de santé fragilisé. Riche de son expérience de pharmacien et biologiste ayant exercé dans les hôpitaux de Bamako et des régions, dans une Direction régionale de la santé, dans la recherche et le secteur privé, Dr Amassagou Raymond Douyon apporte un éclairage rare sur des dérives souvent tues.
Son livre devrait être lu par tous ceux prennent des décisions dans le domaine de la santé, les professionnels de ce domaine, les défenseurs des droits humains, les journalistes d’investigation et tous ceux qui aspirent à construire un système de santé dont tous les Maliens seront fiers.
