Mineures sur les réseaux sociaux : dénoncer sans exposer
article comment count is: 0

Mineures sur les réseaux sociaux : dénoncer sans exposer

Une influenceuse malienne a mis en cause publiquement, vidéos à l’appui, un homme qu’elle accuse d’être impliqué dans une affaire de prostitution de mineures. Une démarche qui, aussi légitime soit l’intention, pose une question centrale : comment dénoncer de tels faits sur les réseaux sans exposer les enfants victimes ?

Depuis quelques jours, une affaire fait la une des réseaux sociaux au Mali. Une influenceuse a publié plusieurs vidéos sur TikTok et Facebook.  Elle accuse un homme, qu’elle nomme, d’être le proxénète de plusieurs mineures. Les vidéos ont été vues, partagées et commentées des milliers de fois.

Personne ne sait encore, à ce jour, ce que dira la justice sur cette affaire. Mais une question se pose déjà, et elle concerne tout le monde : quand on dénonce ce genre de faits sur les réseaux, comment protège-t-on les mineures concernées ? Car derrière la personne accusée, il y a des enfants. Et ces enfants, elles aussi, sont exposées par la manière dont l’affaire est racontée en ligne.

Une violence à part entière

Le psychologue Nampa Koné, contacté par Benbere, situe ce type d’affaire « au carrefour entre le cyberharcèlement, la protection de l’enfance et les violences basées sur le genre ». Exposer publiquement des mineures n’est donc pas un détail : c’est une violence en soi, distincte des faits initialement dénoncés.

Selon lui, les conséquences psychologiques pour ces enfants peuvent être lourdes. L’anxiété sociale s’installe d’abord, avec la peur du regard d’autrui, une sur-vigilance permanente et l’envie d’éviter l’école ou tout lieu public. Vient ensuite la stigmatisation, portée par un sentiment de honte et d’humiliation, puis parfois des signes de dépression : isolement, repli sur soi, perte de confiance, pensées négatives, voire idées suicidaires.

Le psychologue ajoute qu’à l’adolescence, alors que la personnalité est encore en construction, le rejet des proches ou des camarades peut freiner durablement ce développement. Paradoxalement, une enfant ainsi « étiquetée » peut aussi attirer davantage l’attention de personnes malintentionnées, avec un risque réel de « revictimisation ». À cela s’ajoute, chez ces adolescentes, un doute profond sur leur propre avenir, souligne-t-il.

Ce que dit la loi

Interrogé sur le volet juridique, Mamadou Ouonogo, doctorant en droit, rappelle que chaque enfant a droit à son image et reste, par nature, une personne fragile méritant une protection renforcée. Il cite l’article 3 de la Constitution malienne, qui protège l’enfant contre toute forme d’exploitation et de violence, l’ordonnance n° 02-062/P-RM du 5 juin 2002 portant Code de protection de l’enfant, ainsi que la Convention internationale relative aux droits de l’enfant de 1989, dont l’article 3 consacre l’intérêt supérieur de l’enfant.

À ces textes s’ajoute la loi n° 2019-056 du 5 décembre 2019 portant répression de la cybercriminalité, qui sanctionne la diffusion de contenu impliquant des enfants ainsi que le piratage, l’usurpation d’identité et le traitement illégal de données personnelles. Ses articles 20 et 21 punissent les menaces et insultes commises via un système d’information de six mois à dix ans de prison, assorties d’une amende de 1 000 000 à 10 000 000 FCFA. Plus largement, les peines prévues par cette loi vont de deux mois à cinq ans de prison — ou de cinq à dix ans de réclusion — avec des amendes pouvant atteindre 200 000 000 FCFA.

Ouonogo ajoute que si le mal est déjà fait, le représentant légal ou le curateur de la mineure peut exiger l’arrêt immédiat de la diffusion, demander le retrait du contenu auprès de la plateforme concernée et porter plainte pour diffamation ou atteinte à l’honneur et à l’image sans consentement. Il peut également poursuivre l’ensemble des personnes impliquées dans la diffusion, et pas seulement l’auteure de la publication initiale.

Accompagner plutôt qu’exposer

Lorsqu’une mineure a déjà été exposée, Dr Koné recommande d’agir vite et posément. « Il faut d’abord la sécuriser, en évaluant en priorité un éventuel risque suicidaire, puis lui expliquer les mécanismes de la diffamation en ligne afin qu’elle comprenne ce qui lui arrive sans se sentir coupable. »

Il ajoute que l’accompagnement passe aussi par une régulation des émotions face à la honte et à l’anxiété, un travail de reconstruction de l’estime de soi, et l’implication de la famille et de l’entourage proche pour éviter tout isolement supplémentaire.

Cette affaire montre à quel point il est facile de vouloir dénoncer une injustice sur les réseaux sociaux sans mesurer les conséquences pour les personnes concernées, en particulier quand il s’agit de mineures. Dénoncer une injustice ne doit jamais se faire au prix d’une nouvelle victime. Que l’accusé soit coupable ou non ne change rien à cela — ces enfants méritent d’être protégées, pas exposées.

Est-ce que vous avez trouvé cet article utile?

Partagez-nous votre opinion