À l’heure des réseaux sociaux et de l’information instantanée, la presse écrite semble reléguée au second plan au Mali. Pourtant, elle reste un repère essentiel pour comprendre ce qui se joue réellement dans le pays.
Avec l’essor des réseaux sociaux, la presse écrite semble aujourd’hui marginalisée au Mali. Chaque fois que je passe à côté des vendeurs de journaux à Bamako, je suis frappé par indifférence qu’ils suscitent : il est rare de voir plus de deux personnes s’arrêter pour s’intéresser à ce qui est écrit. Les journaux sont là, bien alignés, mais presque invisibles.
Ce désintérêt contraste fortement avec ce que j’ai observé à Cotonou, au Bénin, en mars 2025. Là-bas, autour des kiosques, des dizaines de curieux s’agglutinent : chauffeurs de taxi-motos, enseignants, fonctionnaires sortant de leurs bureaux. On discute, on débat, on commente avec passion les unes exposées. Le journal est un objet vivant qui suscite la curiosité intellectuelle de la population.
C’est en constatant cette indifférence envers la presse écrite que m’est venue l’idée d’écrire ce plaidoyer – pour inviter les Maliens à se réconcilier avec leurs journaux.
Pour mieux s’informer et mieux informer
En tant que journaliste, je lis au moins cinq journaux maliens par semaine : L’Indépendant, Nouvel Horizon, Le Challenger, L’Essor, Le Soft entre autres. Je lis la presse parce que je considère qu’on ne peut pas informer les autres si l’on n’est pas soi-même bien informé.
Lire les journaux, c’est aussi une responsabilité professionnelle. Un journaliste doit savoir ce que ses confrères écrivent, comment ils traitent les sujets, quels angles ils choisissent. On apprend en lisant les autres.
Mais quand je recommande à mes étudiants en journalisme et communication des universités où j’interviens de lire régulièrement la presse, la réponse est presque toujours la même :« Ça ne vaut pas la peine. Toutes les informations sont déjà sur Internet et sur les réseaux sociaux ».TikTok, WhatsApp, Facebook, Instagram, voilà ce qu’ils considèrent comme des sources d’information sérieuses.
J’ai beau insister, beaucoup ne voient pas l’intérêt de lire la presse écrite. C’est cette idée que je veux réfuter ici. Ce n’est pas parce que vous scrollez toute la journée que vous êtes bien informés.
Les algorithmes ne nous informent pas, ils nous enferment
Sur les réseaux sociaux, les informations que nous recevons sont filtrées par des algorithmes. Ces algorithmes ciblent nos centres d’intérêt et nous proposent surtout des contenus capables de nous divertir. Résultat : nous restons souvent enfermés dans une bulle informationnelle.
Sur WhatsApp, par exemple, nous suivons principalement des personnes qui nous ressemblent, issues du même milieu social ou culturel, et qui s’intéressent souvent aux mêmes sujets que nous. Même en consultant des dizaines de statuts par jour, cela ne signifie pas que l’on comprend mieux la réalité du pays.
À force de zapper d’une information à une autre, on risque surtout de perdre de vue l’essentiel.
La presse, malgré ses limites, reste un repère
Une autre raison pour laquelle j’encourage la lecture de la presse écrite est simple : les articles sont rédigés par des journalistes, des professionnels formés, soumis à des règles, à une éthique, à des responsabilités. Ce n’est pas comme sur les réseaux sociaux où tout le monde partage tout et n’importe quoi.
Bien sûr, nos médias ne sont pas parfaits, loin de là. La qualité de nombreux journaux laisse à désirer. La grande faiblesse de la presse écrite malienne, à mon avis, est la monotonie des contenus. Beaucoup de journaux publient presque la même chose : des comptes rendus d’activités des institutions publiques ou d’organisations nationales et internationales.
Dans ce sens, la presse écrite ressemble parfois plus à de la communication qu’à du journalisme. Les enquêtes approfondies, les analyses critiques, les critiques culturelles ou musicales restent rares. Cette monotonie contribue sans doute au désintérêt du public.
Mais malgré ces faiblesses, la presse écrite conserve une utilité essentielle.
Ce que les journaux disent encore, quand les réseaux nous amusent
Aujourd’hui, quand je lis les journaux, je cherche principalement à m’informer sur deux sujets majeurs : le terrorisme et l’une de ses conséquences directes, la crise du carburant.
Récemment, j’ai appris par la presse que des groupes armés continuaient d’imposer un blocus à Nioro du Sahel, et qu’il y avait une recrudescence de leurs activités dans la zone du Mandé, notamment dans le cercle de Kangaba. Ces informations, je ne les ai vues nulle part ailleurs.
De la même manière, en suivant régulièrement la presse, on comprend mieux les mécanismes autour de la pénurie de carburant, les pratiques de marché noir, les impacts économiques et sociaux sur la vie quotidienne des Maliens.
Ce sont des informations essentielles, proches de nos réalités, qui peuvent facilement nous échapper si l’on se contente des réseaux sociaux.
Je ne dis pas qu’il faut abandonner les réseaux sociaux. Ils ont leur place, notamment pour le divertissement et la circulation rapide de l’information. Mais ils ne doivent pas nous dispenser de lire la presse professionnelle.
Lire le journal, c’est faire l’effort de se reconnecter à l’essentiel : les sujets qui ont un réel impact sur notre pays, notre économie, notre sécurité, notre vie sociale.
Malgré ses faiblesses, la presse écrite nous ramène vers ce qui compte vraiment pour la vie du pays. Et c’est pour cela, aujourd’hui plus que jamais, qu’elle mérite d’être lue – même si les journaux n’osent pas évoquer certains sujets sensibles.
