Souvent évoqués à travers le regard des adultes, les usages numériques des enfants restent rarement analysés depuis leur propre point de vue. De Bamako à Tombouctou, des membres du Parlement des enfants du Mali livrent pourtant une lecture lucide, critique et nuancée des réseaux sociaux, entre opportunités éducatives et risques bien réels.
Lorsqu’il est question des enfants et des réseaux sociaux, la parole est généralement donnée aux parents, aux enseignants, aux psychologues ou aux experts du numérique. Ces analyses sont nécessaires. Mais elles laissent trop souvent de côté les premiers concernés. Certains – que nous avons pu écouter – témoignent de leurs usages quotidiens des réseaux sociaux et des dérives qu’ils observent.
« Derrière un écran, tout le monde ne montre pas son vrai visage »
Abdoulaye Gueye, 15 ans, élève en 11e au Lycée Biramou Wande Samoura à Bamako, est trésorier général du bureau national du Parlement des enfants – une organisation engagée dans la défense des droits de l’enfant. Comme beaucoup de jeunes, il utilise WhatsApp pour rester en contact avec ses proches.« Cela me permet de communiquer facilement, d’échanger avec mes amis et de partager des informations utiles, même à distance », explique-t-il. Mais il reste prudent : « Certains réseaux peuvent être dangereux pour les enfants. On peut y trouver de mauvaises informations, du harcèlement ou des personnes mal intentionnées. »
Sa mise en garde est claire : « Derrière un écran, tout le monde ne montre pas son vrai visage. » D’où l’importance, selon lui, d’informer les enfants, de limiter le partage d’informations personnelles et de solliciter l’aide d’un adulte en cas de problème.
À Taoudéni, Wartim Diarra, 14 ans, élève en 10e au Lycée Bariz et présidente du Parlement régional des enfants, passe surtout par TikTok. « J’aime ce réseau parce qu’on y trouve des vidéos amusantes, créatives ou informatives », confie-t-elle. Mais là encore, les risques sont identifiés : « Il peut y avoir du harcèlement, des contenus choquants ou de mauvaises influences. » Son message est simple, mais essentiel : « Il ne faut pas partager ses informations personnelles et c’est important d’éviter de parler aux inconnus sur les réseaux. »
À Bamako, Koumba Diarra, 16 ans, élève en 11e Lettres au Lycée Carnot et présidente régionale du Parlement des enfants du district, utilise principalement Snapchat. « Mes parents avaient fixé un âge pour WhatsApp. J’ai donc commencé par Snapchat, et c’est devenu une habitude », raconte-t-elle.
Pour elle, le principal danger réside dans l’addiction : « Certains réseaux divertissent trop. Même quand tu veux apprendre, tu es distrait par les messages ou les vidéos. » Elle plaide pour une implication plus forte des parents : « Il faut expliquer aux enfants les avantages et les inconvénients des réseaux sociaux et encourager l’utilisation du contrôle parental. » Sans condamner le numérique, elle résume : « Les réseaux facilitent l’accès à l’information, mais mal utilisés, ils peuvent nuire à l’éducation. »
Tout dépend de l’usage
Modou Maïga, 17 ans, étudiant à l’Institut des technologies appliquées d’Afrique (ITA-Bamako) et président régional du Parlement des enfants de Ségou, souligne le potentiel éducatif des plateformes. « Sur TikTok, on parle d’astrologie, de physique, de médecine ou de philosophie. Cela enrichit la culture générale », observe-t-il.
Mais il alerte sur l’absence de filtres : « Sans restriction d’âge, les enfants peuvent accéder à des contenus non adaptés. » Pour lui, l’encadrement est indispensable : « Comme dans la vie réelle, l’enfant doit être accompagné sur Internet, à travers le contrôle parental et des plateformes adaptées. » Monitié Félix Diassana, 16 ans, élève au Lycée technique public de Sévaré et président régional du Parlement des enfants de Mopti, utilise surtout WhatsApp. Il met en garde contre les effets psychologiques de certains contenus : « Ils ne sont pas adaptés aux enfants et peuvent affecter leur état mental. » Ses recommandations sont précises : limiter le temps d’écran, utiliser les paramètres de sécurité, refuser les sollicitations d’inconnus et parler à un adulte de confiance en cas de problème. « Les réseaux sociaux sont un outil. Tout dépend de la manière dont on les utilise », insiste-t-il.
Arkya Bocar Cissé, 15 ans, élève en 11e à l’École Beyrey et présidente régionale du Parlement des enfants de Tombouctou, utilise WhatsApp pour suivre l’actualité locale. Mais son regard est critique. «Certains réseaux comme TikTok, Facebook, Twitter, et même les intelligences artificielles, empêchent parfois les enfants de bien réfléchir », estime-t-elle. Elle alerte sur les conséquences scolaires et sociales : « Mal utilisés, les réseaux sociaux peuvent nuire au développement des enfants. »
Ces témoignages révèlent une réalité trop souvent ignorée : les enfants savent analyser leur environnement numérique. Ils identifient les dangers, reconnaissent les opportunités et formulent des propositions concrètes.
Ils ne réclament ni interdiction totale ni liberté sans limites, mais information, accompagnement et responsabilisation. À l’heure où le numérique s’impose dans le quotidien, ignorer leur parole serait une erreur. Les écouter pourrait être le premier pas vers une véritable protection numérique, adaptée aux réalités des enfants maliens.
