Depuis plusieurs jours, les réseaux sociaux débattent d’une question : Soundjata Keïta descendrait-il de Bilal ibn Rabah, premier muezzin de l’islam et compagnon du prophète Mohamed ? Pour certains, cette filiation est historique ; pour d’autres, elle relève de la tradition orale. Que disent les historiens ?
La polémique est née d’une vidéo virale dans laquelle une intervenante sur une web TV affirme que Soundjata est le fils de Bilal ibn Rabah. Cette affirmation n’est pas nouvelle : elle est présente depuis longtemps dans la mémoire collective et certaines traditions orales.
D’où vient cette affirmation ?
L’idée selon laquelle les Keïta descendraient de Bilal ibn Rabah est ancienne. Transmise par les griots, elle apparaît dans plusieurs traditions orales du Mandé, où Bilali Bounama, considéré comme une déformation de Bilal ibn Rabah, est présenté comme l’ancêtre de la dynastie Keïta.
Cette généalogie est notamment rapportée dans La Grande Geste du Mali de Youssouf Tata Cissé et Wa Kamissoko, ainsi que dans plusieurs versions de l’épopée de Soundjata. On la retrouve également dans les récits griotiques populaires – comme celui de Bourama Soumano – ou dans la chanson Soundjata de Tiken Jah Fakoly. Toutefois, les historiens rappellent que ces récits relèvent de la tradition orale et qu’il en existe plusieurs versions, selon les griots et les régions.
« Aucun élément scientifique ne permet de l’affirmer »
Pour El Hadj Ousmane Boré, professeur d’histoire et ancien vice-doyen de la Faculté d’histoire et de géographie de l’Université des sciences sociales et de gestion de Bamako, les connaissances historiques actuelles ne permettent pas d’établir une filiation entre Bilal ibn Rabah et Soundjata Keïta.
L’historien rappelle toutefois qu’il serait tout aussi erroné d’écarter la tradition orale. Celle-ci constitue l’un des principaux fondements de l’histoire ancienne de l’Afrique de l’Ouest. Mais, souligne-t-il, une tradition orale doit être confrontée à d’autres types de sources écrites, archéologiques, linguistiques ou anthropologiques avant de pouvoir être considérée comme un fait historiquement établi.
Le professeur Boré insiste également sur un élément de contexte souvent absent des débats actuels. « Le Mandé est plus ancien que l’islam. Son histoire ne commence pas avec l’Empire du Mali. Cet espace existait déjà à l’époque de l’Empire du Ghana et même auparavant. Il faut donc être prudent lorsqu’on cherche à rattacher directement les origines du Mandé aux premières figures de l’islam. »
Pour lui, cette profondeur historique invite à distinguer les traditions mémorielles des certitudes historiques.
Une mémoire préservée par certains historiens
L’historien guinéen Djibril Tamsir Niane est l’un des premiers chercheurs à avoir fait connaître l’Épopée de Soundjata au grand public grâce à son ouvrage Soundjata ou l’Épopée mandingue, publié en 1960.
Son travail visait à recueillir et préserver la tradition orale transmise par le griot Mamadou Kouyaté, et non à démontrer scientifiquement chaque épisode du récit. Plus tard, Youssouf Tata Cissé et Wa Kamissoko ont mis en évidence l’existence de plusieurs versions de l’histoire de Soundjata, notamment sur les origines de la dynastie Keïta. Pour les spécialistes, cette diversité est une caractéristique propre à la tradition orale.
Une généalogie liée à l’islamisation du Mandé
L’historien américain David C. Conrad, spécialiste de l’histoire du Mandé, s’est intéressé à cette question dans son étude Islam in the Oral Traditions of Mali: Bilali and Surakata. Selon ses analyses, le rapprochement entre Bilali Bounama et Bilal ibn Rabah s’inscrit dans le processus d’islamisation progressive des sociétés mandingues. Au fil du temps, certaines traditions orales auraient intégré des figures emblématiques de l’islam afin de renforcer la légitimité religieuse et politique des dynasties locales.
Les sources historiques présentent Bilal ibn Rabah comme un ancien esclave d’origine abyssinienne, affranchi par Abou Bakr et considéré comme le premier muezzin de l’islam. En revanche, elles ne permettent pas d’établir avec certitude qu’il a laissé une descendance historiquement documentée. À ce jour, aucune source historique reconnue ne démontre l’existence d’un lien généalogique entre Bilal ibn Rabah et la dynastie des Keïta.
Pour David C. Conrad, cette filiation relève avant tout d’une construction issue de la tradition orale. Son travail ne vise pas à remettre en cause la portée culturelle ou mémorielle de cette tradition, mais à en retracer les origines, les mécanismes de transmission et l’évolution à la lumière des sources historiques.
Que disent les chroniques en arabe ?
Les principales sources écrites sur l’Empire du Mali proviennent de chroniqueurs arabes comme Ibn Khaldoun et Ibn Battûta. Leurs récits décrivent la puissance de l’Empire du Mali, ses souverains, son organisation politique et sa prospérité.
En revanche, aucune de ces chroniques n’établit que Soundjata Keïta descendait de Bilal ibn Rabah.
Après examen des travaux historiques disponibles et de l’avis des spécialistes consultés, aucune preuve historique ne permet aujourd’hui d’affirmer que Soundjata Keïta descendait de Bilal ibn Rabah.
En revanche, cette filiation est véhiculée dans certaines traditions orales du Mandé, où Bilali Bounama, souvent identifié à Bilal ibn Rabah, est présenté comme l’ancêtre de la dynastie Keïta. Les historiens invitent donc à distinguer la mémoire transmise par les griots des faits pouvant être établis par des sources historiques indépendantes.
En l’état actuel des connaissances, la filiation entre Soundjata Keïta et Bilal ibn Rabah relève d’une tradition de la mémoire mandingue, mais ne peut être considérée comme un fait historiquement démontré.
Cette controverse rappelle aussi une question plus large : comment aborder les épopées, les mythes et les légendes qui façonnent l’identité des peuples ? Faut-il les préserver comme patrimoine culturel, les déconstruire à la lumière de la recherche historique, ou reconnaître qu’ils relèvent de registres différents, entre mémoire, croyances et histoire ?
