Le VIH reste entouré de nombreuses idées reçues au Mali. Pourtant, les données récentes montrent une épidémie en recul, des traitements efficaces et gratuits, et une maladie désormais contrôlable. Mais derrière les moyennes nationales, des milliers de personnes restent sans dépistage ni soins, victimes de la stigmatisation, des inégalités d’accès et du manque d’information.
« Population de Tombouctou et chers hôtes, le sida existe toujours hein ». Ce message de sensibilisation partagé par le blogueur Mohamed Ag Alloulou et d’autres dans la même veine ont beaucoup circulé sur les réseaux sociaux au mois de décembre, dans le sillage des activités marquant la Journée mondiale de lutte contre le VIH, qui a été officiellement lancées le 1ᵉʳ décembre au Mali. Mais à quel point le VIH circule au Mali ? Benbere fait le point, chiffres à l’appui.
Le Mali est classé parmi les pays à épidémie généralisée à faible prévalence. Selon le Haut conseil national de lutte contre le sida (HCNLS) (cité par Studio Tamani), le taux de prévalence du VIH est de 0,76 % en 2024, contre 1 % en 2021. Rapporté à la population, cela représente environ 111 000 personnes vivant avec le VIH.
Parmi elles, environ 76 000 sont sous traitement antirétroviral, ce qui signifie que près d’un tiers des personnes séropositives ne bénéficient pas encore de soins, alors même que les traitements sont disponibles et gratuits dans les structures publiques. La même source rapporte que 3 236 décès liés au sida ont été enregistrés en 2024, contre 4 300 en 2022.
Des progrès réels, mais encore fragiles
Ces progrès sont attribués à la gratuité des antirétroviraux (ARV), à l’extension du dépistage, au rôle des organisations communautaires et à la mise en œuvre du Plan stratégique national intégré 2023–2026. Ce plan vise à accélérer l’atteinte de l’accès universel aux services essentiels et met l’accent sur la prévention, l’élargissement du dépistage, l’accès gratuit et continu aux traitements ARV, la prise en charge des co-infections, la lutte contre la stigmatisation, ainsi que le renforcement du système de santé et de la coordination entre acteurs publics, communautaires et partenaires techniques et financiers.
Mais les spécialistes restent prudents. « Le VIH demeure un problème majeur de santé publique au Mali, malgré les progrès enregistrés ces dernières années », rappelle le Dr Hama Abdoulaye Diallo, enseignant-chercheur à la Faculté de mmédecine et d’odonto-stomatologie (FMOS) de l’Université de sciences, des techniques et des technologies de Bamako (USTTB), contacté par Benbere. «Tant que les gens se font dépister tardivement, ils arrivent dans les structures de santé à un stade où l’organisme est déjà fortement affaibli, ce qui complique la prise en charge », ajoute-t-il.
Gratuité des soins : un acquis ancien, mais encore inégalement effectif
La gratuité des ARV et des soins liés au VIH est en vigueur au Mali depuis 2004, renforcée par des textes réglementaires dès 2005. Elle couvre les ARV, les médicaments contre les infections opportunistes et le suivi biologique.
Cette politique constitue un pilier de la riposte nationale. Toutefois, des ruptures ponctuelles d’intrants, des difficultés logistiques et l’éloignement géographique limitent encore l’accès continu aux soins dans certaines zones.
Les jeunes, particulièrement exposés et insuffisamment couverts
Dr Hama Abdoulaye Diallo fait savoir que chez les jeunes de 15 à 24 ans, la prévalence du VIH est estimée à 0,37 %, mais la couverture thérapeutique ne dépasse pas 42 %. Autrement dit, moins d’un jeune séropositif sur deux est effectivement sous traitement.
Le manque d’éducation sexuelle complète, le tabou autour de la sexualité, la crainte du jugement et les violences basées sur le genre exposent particulièrement les adolescentes et jeunes femmes. « Les jeunes restent insuffisamment couverts, alors qu’ils sont très exposés socialement et économiquement », alerte Diallo.
Une forte prévalence chez les catégories à haut risque
Un rapport d’évaluation basée sur le genre des interventions nationales de lutte contre le VIH/Sida au Mali, conduit par le HCNLS en novembre 2024 et consulté par Benbere, montre que certaines catégories de la population ont un taux de prévalence de VIH plus élevé que la moyenne. Il serait de 8,7% chez les travailleuses du sexe (TS), 12,6% chez les hommes à haut risque (HAR), et 5,1 % chez les personnes qui s’injectent des drogues (UDI), selon les données de 2020.
Ces mêmes groupes sont souvent les plus stigmatisés et les plus éloignés des services de santé. La stigmatisation les pousse vers la clandestinité, rendant la prévention et la prise en charge plus difficiles.
Une maladie chronique, plus une condamnation
Au-delà des peurs, le VIH reste un virus relativement bien connu sur le plan scientifique. Il attaque le système immunitaire et peut conduire, en l’absence de traitement, au stade avancé de la maladie que l’on appelle sida. Mais ce qui était autrefois une condamnation à mort est devenu, avec les ARV, une infection chronique certes, mais contrôlable.
« Le VIH n’est plus mortel. Si tu es mis sous traitement et que tu es observant, tu ne peux pas mourir seulement du VIH. Tu vas plutôt mourir de vieillesse », se réjouit Cheick Hamala Sidibé, directeur exécutif du Réseau national des populations clés du Mali (ReNaPoC), un réseau d’associations engagés dans la riposte contre le VIH. Il souligne qu’une personne sous traitement, avec une charge virale indétectable, peut vivre longtemps, travailler et fonder une famille.
Transmission mère–enfant : un risque évitable
Lorsqu’une femme enceinte est dépistée tôt et mise sous ARV, le risque de transmission à l’enfant devient quasi nul. Malgré les progrès, toutes les femmes enceintes séropositives ne sont pas encore prises en charge à temps.
« Sur 4 369 femmes enceintes séropositives attendues, 2 003 ont été mises sous traitement antirétroviral en 2024 », indique Hama Abdoulaye Diallo. « Bien que ces résultats indiquent des progrès, l’écart observé souligne la nécessité de renforcer le dépistage précoce et la continuité des soins tout au long de la grossesse et de l’allaitement », ajoute-t-il.
Des objectifs internationaux encore hors d’atteinte
Dr Hama Abdoulaye Diallo souligne que selon les données disponibles, « 71 % des personnes vivant avec le VIH connaissent leur statut sérologique, 68 % sont sous traitement antirétroviral et 59 % ont une charge virale indétectable. »
Ces résultats restent en dessous des objectifs dits de « 95-95-95 » de l’ONUSIDA qui visent, d’ici 2030, à ce que 95 % des personnes vivant avec le VIH soient dépistées, 95 % des dépistées traitées et 95 % des traitées aient une charge virale indétectable.
Dépistage et traitement : où s’adresser au Mali ?
Le dépistage du VIH et la prise en charge sont aujourd’hui accessibles à différents niveaux du système de santé au Mali. Ces services sont offerts dans les hôpitaux et les Centres de santé de référence (CSRéf), dans plusieurs Associations de santé communautaire (ASACO), ainsi que dans des cliniques communautaires et des organisations non gouvernementales spécialisées, notamment l’ARCAD Santé, acteur majeur de la riposte au VIH dans le pays.
Par ailleurs, la Cellule sectorielle de lutte contre le sida, la tuberculose et les hépatites (CSLS-TBH) joue un rôle central dans la coordination et le suivi des interventions. Elle veille à l’harmonisation des actions, au renforcement des capacités des acteurs et à l’amélioration de l’accès équitable aux services de prévention, de dépistage et de prise en charge.En complément, des autotests de dépistage du VIH sont mis à la disposition de certaines populations, offrant la possibilité de se dépister soi-même, en toute confidentialité, notamment à domicile. « Le vrai frein, c’est que les gens ont toujours peur d’aller vers le dépistage », regrette Cheick Hamala Sidibé.
Stigmatisation et financement : les défis persistants
Si le virus est mieux maîtrisé, la stigmatisation, elle, reste très active. Des personnes séropositives racontent encore des ruptures familiales, des pertes d’emploi, des humiliations en milieu de soins ou au sein de leurs communautés. « La stigmatisation et la discrimination font plus de dégâts que la maladie elle-même. », souligne le Dr Hama Abdoulaye Diallo.
Sur le plan financier, les experts alertent également sur la dépendance aux financements extérieurs pour le VIH, la tuberculose, les hépatites virales et le paludisme, dont certains sont en baisse, et plaident pour un engagement plus fort de l’État dans le financement national de la riposte.
« Il faut vraiment que l’État puisse s’engager encore davantage dans la lutte contre le VIH. C’est seulement avec plus de financement et moins de discrimination qu’on pourra mettre fin à l’épidémie », conclut Cheick Hamala Sidibé.
