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Dans le champ de bataille informationnel, l’« énergie sociale » convoitée, manipulée et détournée
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À l’ère des réseaux sociaux, les citoyens maliens sont devenus des acteurs majeurs de la vie politique et géopolitique. Mais cette « énergie sociale », pour emprunter une formule du politologue Bertrand Badie, est aujourd’hui convoitée, manipulée et détournée. Entre désinformation, influence étrangère et guerre des récits, la bataille de l’avenir ne se joue plus seulement sur les territoires, mais dans les esprits.

Dans son nouvel ouvrage Par-delà la puissance et la guerre. La mystérieuse énergie sociale (Odile Jacob, 2026), Bertrand Badie, professeur des universités à Sciences Po Paris, décrit une force nouvelle née de l’irruption des sociétés, et en particulier des jeunes, dans les relations internationales. À travers les réseaux sociaux, les citoyens ne sont plus seulement des spectateurs de la géopolitique, ils en deviennent des acteurs. Cette transformation bouleverse les rapports de force traditionnels et ouvre un espace inédit d’expression, de mobilisation et d’influence.

Mais cette « énergie sociale », si elle n’est pas protégée, peut être détournée. Elle cesse alors d’être un moteur d’émancipation pour devenir un levier de manipulation. Comme l’explique Badie, les crises contemporaines ne se jouent plus seulement entre États, mais dans les profondeurs des sociétés, là où naissent la colère, l’humiliation, la peur et l’espoir. C’est précisément là que se joue aujourd’hui l’un des combats les plus décisifs de notre époque : la bataille pour le contrôle de l’opinion publique.

Une « énergie » convoitée par les pouvoirs politiques

Les pouvoirs politiques, les acteurs économiques et les puissances étrangères ont parfaitement compris la valeur stratégique de cette énergie. Celui qui parvient à orienter les émotions, les perceptions et les récits collectifs détient un pouvoir souvent supérieur à celui des armes ou de la diplomatie classique.

Bertrand Badie montre que la colère sociale transforme désormais des événements locaux en enjeux internationaux. Il cite notamment un épisode précis survenu au Mali en 2019 : l’attaque meurtrière contre les positions de l’armée à Boulekessi. Selon lui, « la colère suscitée se cristallisait dans la dénonciation des troupes étrangères, de leur présence et de leur rôle » (P. 151 et 152), transformant ainsi une crise sécuritaire nationale en cause géopolitique globale.

Cette capacité de la rue à renommer les événements et à redéfinir leurs significations constitue aujourd’hui l’un des leviers majeurs de la guerre de l’information. Au Mali, cette réalité est particulièrement visible. Des pages influentes, des leaders d’opinion numériques, des influenceurs et des créateurs de contenu sont courtisés, financés, récupérés ou instrumentalisés pour servir des causes politiques, idéologiques ou géopolitiques. L’objectif n’est pas seulement de convaincre, mais de façonner les imaginaires, d’installer certains récits comme des vérités évidentes et d’effacer les alternatives.

Face à la manipulation de l’opinion

Les réseaux sociaux au Mali illustrent pleinement cette dynamique. De nombreuses séquences récentes ont montré comment une rumeur, une vidéo sortie de son contexte ou une information non vérifiée peut, en quelques heures, structurer le débat public, provoquer des tensions sociales ou influencer des positions politiques.

Bertrand Badie rappelle que le conflit sahélien « s’est nourri d’une profonde révolte sociale issue d’une population délaissée par des États faibles et souvent corrompus », et que certaines organisations tirent leur succès de leur capacité à s’inscrire dans cette dynamique sociale conflictogène. Dans un tel contexte, la désinformation prospère parce qu’elle épouse les colères existantes, exploite les humiliations historiques et instrumentalise les fractures identitaires.

On a vu des campagnes numériques réussir à transformer des faits mineurs en crises nationales, imposer certains récits géopolitiques au détriment d’analyses nuancées et polariser durablement la société autour de lignes de fracture émotionnelles. La désinformation ne relève alors plus de l’erreur ou de l’ignorance : elle devient une stratégie, un instrument de guerre informationnelle visant à contrôler l’énergie sociale plutôt qu’à l’éclairer.

De l’émancipation à la captation

Lorsque les jeunes se mobilisent pour la justice, la paix ou la souveraineté, ils participent à une dynamique d’émancipation collective. Mais lorsque leurs émotions, leurs colères et leurs espoirs sont manipulés par des acteurs invisibles, ils deviennent malgré eux des vecteurs d’agendas qui ne sont pas les leurs.

Badie montre que les sociétés peuvent produire le meilleur comme le pire : l’empathie et la solidarité transnationales, mais aussi la rage, l’aversion et les logiques de confrontation. C’est là toute l’ambiguïté de la puissance des réseaux sociaux. Ils donnent une voix, mais ils peuvent aussi la confisquer sans que ceux qui parlent ne s’en rendent compte. L’énergie sociale devient alors non plus une force de libération, mais une matière première politique exploitée par des acteurs plus organisés, plus puissants et souvent plus opaques.

Face à cette nouvelle réalité, le véritable enjeu n’est pas de contrôler les réseaux sociaux, mais de protéger l’énergie sociale contre sa captation. Cela passe par l’éducation aux médias et à l’information, le développement de l’esprit critique, la valorisation du journalisme professionnel et la responsabilisation des influenceurs et des plateformes.

Si la « mystérieuse énergie sociale » reste libre, consciente et critique, elle peut devenir une force de transformation, de justice et de paix. Mais si elle est détournée, elle devient une arme silencieuse au service de causes étrangères.

Au Mali, comme ailleurs, la bataille de l’avenir ne se joue plus seulement sur les territoires, mais dans les esprits. Et dans cette bataille, l’enjeu central est clair : contrôler l’énergie sociale.

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