Au Mali, l’épargne communautaire ouvre une voie vers l’autonomisation des jeunes
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Au Mali, l’épargne communautaire ouvre une voie vers l’autonomisation des jeunes

À partir d’une cotisation hebdomadaire de 100 FCFA (0,15 euro), des adolescents et des jeunes réunis au sein des groupes d’épargne pour le changement se constituent une caisse commune. Des fonds leur permettant d’emprunter pour lancer une activité économique, de suivre une formation ou de couvrir certains besoins de santé reproductive.

À Bagadadji, un quartier de Ségou, la réunion hebdomadaire se tient sous un arbre. Quelques chaises et une natte sont disposées pour accueillir les participants. D’abord intimidés par la présence inhabituelle de visiteurs, les jeunes finissent par raconter le fonctionnement de leur groupe.

Source : Photo de Kangaye Sangaré, Image groupe EPC Koro, juillet 2026
Source : Photo de Kangaye Sangaré, Image groupe EPC Koro, juillet 2026

Chaque samedi, les membres cotisent selon leurs moyens, à partir de 100 FCFA (0,15 euro). L’argent collecté alimente une caisse commune pouvant être sollicitée pour des prêts de petits montants. Des financements principalement destinés à créer une activité génératrice de revenus, suivre une formation ou réaliser d’autres types d’investissements.

Mais le dispositif ne se limite pas à l’épargne. Les réunions sont aussi utilisées pour transmettre des informations sur la santé sexuelle et reproductive, les violences basées sur le genre, les compétences de vie courante et l’entrepreneuriat. Ces groupes combinent solidarité financière et apprentissage afin de renforcer la capacité des jeunes à prendre des décisions concernant leur avenir économique et sanitaire.

Source : Photo de Kangaye Sangaré, Image groupe EPC Ségou/Bagadadji, juillet 2026
Source : Photo de Kangaye Sangaré, Image groupe EPC Ségou/Bagadadji, juillet 2026

Au Mali, les adolescents et les jeunes rencontrent encore d’importants obstacles pour accéder aux informations et aux services de santé sexuelle et reproductive. Selon l’Enquête démographique et de santé du Mali 2023-2024, 25% des femmes mariées ont des besoins non satisfaits en matière de planification familiale. Cette proportion atteint 21% chez les adolescentes mariées, âgées de 15 à 19 ans.

À cela, s’ajoute la vulnérabilité économique. D’après l’Enquête modulaire et permanente auprès des ménages de 2024, 30,1% des jeunes âgés de 15 à 24 ans ne sont ni en emploi, ni aux études, ni en formation. La proportion atteint 44,4 % chez les jeunes femmes, contre 13,8 % chez les jeunes hommes.

Sans revenus personnels, certains jeunes peinent à payer le transport vers un centre de santé, une ordonnance, des contraceptifs ou des protections hygiéniques. Deux problèmes majeurs que les groupes d’épargne pour le changement (EPC) tentent de solutionner. « Instaurés dans le cadre du projet Jigiya, ils expérimentent une approche combinant information, solidarité financière et autonomisation économique », explique Fatimata Kané, responsable du projet.

Une caisse constituée et gérée par les jeunes

L’approche ne consiste pas à distribuer directement de l’argent aux participants. Elle les aide plutôt à devenir autonome, à s’organiser pour constituer eux-mêmes une épargne et s’accorder des prêts à partir des ressources mobilisées. Dans le groupe de Bagadadji, l’adhésion est ouverte aux jeunes âgés de 10 à 24 ans. Certains groupes rassemblent des adolescents de 10 à 15 ans, tandis que d’autres sont constitués de jeunes de 16 à 24 ans. « Que tu sois instruite ou non, l’un des objectifs est d’accéder à des informations fiables sur la santé reproductive que l’on ne trouve pas forcément à la maison », explique Kadidiatou Sereta, jeune animatrice d’un groupe de Bagadadji.

L’animatrice accompagne les membres lors des séances d’information et des opérations financières. Chaque participant peut cotiser à partir de 100 francs CFA par semaine. Tant que la caisse dispose de ressources, un membre qui contribue régulièrement et n’a pas de dette peut présenter une demande de prêt.

Les règles sont décidées collectivement. En principe, les crédits ordinaires ne doivent pas financer des cérémonies ou des événements sociaux. Ils sont destinés à des activités économiques, des formations ou des investissements susceptibles de produire des revenus.

Les prêts sont remboursés avec un taux d’intérêt déterminé par le groupe. Une exception est prévue pour les emprunts destinés à l’achat de produits de santé reproductive, qui sont remboursables sans intérêts. À la fin d’un cycle de 52 semaines, les cotisations et les intérêts accumulés sont partagés entre les membres.

Selon Kadidiatou Sereta, « certains groupes peuvent mobiliser environ 240 000 FCFA au cours d’un cycle et générer plus de 100 000 FCFA de gains cumulés, en fonction du nombre de membres, du niveau des cotisations et des prêts accordés. » Cette organisation permet à des jeunes qui accèdent difficilement aux institutions financières classiques de disposer d’une source de financement. Mais son volume dépend directement de la capacité d’épargne des membres.

Des poussins pour démarrer un business

À Ségou, Teninba Coulibaly, 23 ans, est membre d’un groupement depuis 2019. Grâce à un prêt de 15 000 FCFA (22,8 euros), elle a acheté dix poussins afin de commencer une petite activité avicole.

Source : Photo de Kangaye Sangaré, Teninba en train de nourrir ses poussins, juillet 2026
Source : Photo de Kangaye Sangaré, Teninba en train de nourrir ses poussins, juillet 2026

Au départ, elle ne disposait même pas d’un espace pour élever les animaux. Avec l’aide de son père, elle a construit un petit enclos. Son poulailler grandit petit à petit et elle voit grand. « Aujourd’hui, je peux envisager d’élever jusqu’à 50 poussins avant de les vendre et de réinvestir dans un nouveau cycle. Le groupe m’a permis d’apprendre des notions importantes sur la gestion des ressources », raconte-t-elle.

À Koro, dans la région de Bandiagara, Harouna Sagara a également contracté, en 2022, un prêt d’environ 30 000 FCFA (45,7 euros) pour se lancer dans l’embouche ovine. « La vente d’un bélier pendant la période de Tabaski peut me rapporter jusqu’à 150 000 FCFA (228,69 euros) de bénéfice avant de relancer un nouveau cycle », nous a-t-il confié.

Harouna fait aussi partie des dix jeunes leaders formés à la fabrication de serviettes hygiéniques réutilisables. Les kits produits sont ensuite commercialisés sur les marchés locaux. Cette activité associe apprentissage d’un métier, création de revenus et réponse à un besoin lié à la santé menstruelle.

Faire face aux besoins de santé

Les revenus générés grâce aux activités financées peuvent être utilisés librement par les bénéficiaires pour répondre à leurs besoins quotidiens. Ils peuvent notamment servir à payer une ordonnance, un déplacement vers une structure sanitaire, des produits contraceptifs ou des serviettes hygiéniques.

Entre octobre 2019 et décembre 2025, le projet Jigiya affirme avoir créé 3 334 groupes santé reproductive/EPC dans les régions de Ségou, Mopti, Koulikoro et Kayes. Ces groupes ont rassemblé 74 183 adolescents et jeunes, dont 52 622 filles et 21 561 garçons.

Au total, 661 280 225 FCFA (un peu plus d’un million d’euros) ont été mobilisés par les membres des groupes. Une somme représentant le cumul des fonds mobilisés du lancement du programme à décembre 2025. 16 961 jeunes ont lancé des activités génératrices de revenus (AGR). « Le taux de remboursement des prêts est de 100 %. Les départs avant la fin d’un cycle seraient rares, notamment parce qu’un membre qui quitte le groupe avant son terme ne récupère pas les fonds déjà cotisés, sauf en cas de force majeure », précise Madame Kané.

Chaque membre des groupes doit informer au moins cinq autres jeunes de 10 à 24 ans par an et orienter ceux qui en ont besoin vers les structures de santé. Cette méthode a permis de constater, dans les quatre régions d’intervention, 321 492 nouvelles utilisatrices de méthodes modernes de planification familiale.

Une solution qui n’est pas accessible à tous

Derrière les résultats annoncés, les expériences diffèrent fortement. Assetou Keïta avait 15 ans lorsqu’elle a intégré un groupe. Six mois plus tard, elle a décidé de se retirer. « Assister régulièrement aux réunions devenait une contrainte pour moi. Même la cotisation minimale de 100 FCFA était parfois difficile à rassembler », explique-t-elle.

Ainsi, un faible montant n’est pas nécessairement abordable pour tous. Les adolescents ne disposent pas toujours d’un revenu personnel. Les contraintes familiales, scolaires ou professionnelles peuvent également être des freins à leur participation régulière aux rencontres. La simplicité du dispositif ne garantit ni son accessibilité aux plus pauvres, ni la fidélisation des membres.

Par ailleurs, tous les jeunes ne se sentent pas capables d’emprunter. Certains craignent de ne pas réussir leur activité et de ne pas pouvoir rembourser. La disponibilité de l’argent ne garantit donc pas sa transformation en investissement rentable.

Kadidiatou Sereta estime que « certains groupes pourraient progresser en développant des activités économiques plus significatives ». Elle souhaite voir les groupements évoluer vers des organisations plus structurées et bénéficier d’un accompagnement extérieur dans la formation professionnelle et l’apprentissage de métiers. Avoir des compétences est essentiel afin de pouvoir choisir une activité, d’étudier son marché, de calculer les dépenses, de tenir une comptabilité simplifiée et de réinvestir les revenus.

Avec l’accord des membres et dans le respect des règles de fonctionnement, une partie des ressources générées au cours des cycles pourrait éventuellement contribuer au financement de formations. Cette possibilité devrait toutefois être décidée collectivement, puisque l’épargne appartient aux adhérents. « La création d’une association pourrait aider les jeunes à rechercher des partenariats et des financements pour ces formations », propose Kadidiatou Djiré, responsable d’un groupement.

Ce que l’expérience peut enseigner

Les groupes présentent plusieurs caractéristiques susceptibles d’être reproduites dans d’autres localités. Celles-ci s’articulent autour d’une cotisation adaptée aux ressources des membres, une gestion collective de la caisse, des règles fixées par le groupe et l’association de services financiers à des séances d’information.

Mais leur réussite dépend de plusieurs conditions, parmi lesquelles la capacité réelle des membres à cotiser régulièrement, la transparence dans la gestion de la caisse, un accompagnement adapté à l’âge des participants, la formation des animateurs, l’acquisition de compétences professionnelles, le suivi des activités financées, l’existence de services de santé accessibles et confidentiels, la pérennité des groupes après la fin du projet.

Cette expérience montre qu’une épargne, même modeste, peut ouvrir une première voie vers l’autonomie. Elle révèle aussi qu’entre la possibilité d’emprunter et la construction d’une indépendance économique durable, une étape demeure essentielle, celle d’apprendre à transformer un petit capital en une activité viable.

Pour ces jeunes, le prochain défi n’est donc plus seulement d’accéder à un prêt. Il consiste à acquérir les compétences nécessaires pour créer, gérer et faire prospérer une activité, tout en mesurant plus précisément la contribution de cette autonomisation économique à leur santé reproductive.


Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID

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