
Au Mali, les fausses informations ne circulent plus seulement sur les réseaux sociaux. Elles s’invitent dans les familles, les marchés et les communautés, provoquant parfois des tensions durables. Face à un proche convaincu par une rumeur, les spécialistes recommandent de privilégier le dialogue plutôt que la confrontation.
« Ce n’est pas vrai. Vous aimez trop croire à tout ce que vous entendez au marché. » Face à sa tante, vendeuse au marché, une jeune femme de Ségou tente de démentir une rumeur selon laquelle un car d’une compagnie de transport aurait été incendié avec ses passagers et leurs bagages. Mais plus elle insiste, plus sa tante défend cette information.
La raison est simple : plusieurs personnes de confiance la lui ont déjà rapportée. La discussion ne s’apaise qu’à partir du moment où elles décident de vérifier ensemble les comptes officiels de la compagnie et ceux de la police de Ségou. Cette scène est devenue banale. Les fausses informations ne créent plus seulement des tensions entre internautes. Elles alimentent aussi des conflits familiaux, sociaux et communautaires.
Mariam Konaté en a également fait l’expérience. Son oncle avait partagé sur WhatsApp une prétendue nouvelle mesure gouvernementale qui n’existait pas. « Je lui ai expliqué qu’il s’agissait probablement d’un faux message destiné à semer la confusion et à fragiliser la confiance envers les institutions », raconte-t-elle. La réaction de son oncle a été immédiate. Se sentant remis en cause, il s’est emporté : « Parce que tu es allée à l’école des Blancs, tu te prends pour qui pour me faire la leçon ? »
Pourquoi est-il si difficile de reconnaître son erreur ?
Lorsqu’une personne adhère à une fausse information, présenter des preuves ne suffit pas toujours à la faire changer d’avis. Pour les psychologues, les émotions, les convictions personnelles et le besoin de préserver son estime de soi jouent un rôle important.
Le psychologue Moussa Nampa Koné explique que certaines personnes interprètent une correction comme une attaque personnelle. « Personne n’a le monopole du savoir. Nous pouvons tous nous tromper. Mais les critiques doivent être formulées avec respect, sans mépris ni moquerie », rappelle-t-il.
Le psychologue Daouda Guindo identifie plusieurs mécanismes qui favorisent l’adhésion aux fausses informations : l’intérêt personnel, la gestion des émotions et la valorisation de soi. Partager une information, même erronée, peut donner l’impression d’être utile, bien informé ou d’appartenir à un groupe. À l’inverse, reconnaître une erreur peut être perçu comme une perte de crédibilité. « Le mécanisme de braquage est une réaction défensive qui vise à protéger l’ego face à ce qui est interprété comme une agression sociale », explique-t-il.
Corriger sans humilier
Les spécialistes sont unanimes : la manière de corriger une personne est aussi importante que le contenu du message. Les fausses informations jouent souvent sur des émotions fortes comme la peur, la colère ou l’indignation. Les réseaux sociaux amplifient ensuite leur diffusion en favorisant les partages rapides et impulsifs.
Pour Youssouf Traoré, journaliste spécialisé dans le fact-checking, il faut éviter les insultes, les jugements et les démentis catégoriques sans preuves. « Il est préférable de dialoguer en s’appuyant sur des faits vérifiables plutôt que d’imposer son point de vue », recommande-t-il.
Le spécialiste invite également les internautes à se former à l’éducation aux médias et à l’information et à utiliser les réseaux sociaux de manière responsable. « Une personne qui partage une fausse information participe involontairement à la stratégie de celui qui l’a fabriquée », rappelle-t-il.
Dans un village de la région de San, une rumeur autour du décès supposé d’un enfant a provoqué des disputes entre plusieurs femmes. Certaines affirmaient l’avoir vu vivant. D’autres soutenaient avoir rencontré des personnes présentes à ses funérailles. Les échanges se sont progressivement transformés en insultes puis en conflits personnels.
Lorsque la vérité a été établie, les conséquences étaient déjà visibles : certaines habitantes avaient cessé de se parler. Cet épisode illustre les dégâts que peut provoquer une information non vérifiée.
Apprendre à ralentir avant de partager
Face à la multiplication des pièges informationnels, les psychologues recommandent d’adopter une forme « d’hygiène mentale ». Cela consiste à prendre du recul face aux émotions suscitées par une information, à questionner sa source et à croiser les points de vue avant de la relayer. « Prendre le temps de vérifier une information n’est pas une perte de temps, mais un acte de responsabilité citoyenne, particulièrement en période de crise », estime Daouda Guindo.
Moussa Nampa Koné insiste également sur la nécessité d’accepter la contradiction. « Si l’on découvre qu’une information diffusée était fausse, il ne faut pas hésiter à la rectifier. Cela renforce la crédibilité. »
Une responsabilité collective
La lutte contre la désinformation ne repose pas uniquement sur les journalistes ou les spécialistes du fact-checking. Chaque citoyen a un rôle à jouer.
L’objectif n’est pas de gagner un débat, mais de construire une culture du dialogue, de la vérification et de la responsabilité. Dans un contexte où les fausses informations circulent à grande vitesse, corriger un proche avec respect est souvent plus efficace que de le ridiculiser. Vérifier avant de partager, privilégier les faits aux rumeurs et préserver le lien social sont devenus des réflexes indispensables pour protéger la confiance au sein de la société.






