
Les campagnes classiques de lutte contre la désinformation laissent derrière elles les citoyens les plus vulnérables.
Plus d’un milliard de personnes vivent avec un handicap dans le monde, selon un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) – dont près de 200 millions éprouvent des difficultés fonctionnelles sévères. Au Mali, beaucoup d’entre elles sont confrontées à une invisibilité à la fois sociale et informationnelle.
Les obstacles, structurels, vont de l’absence de supports en langue des signes, des contenus médiatiques rédigés dans un français administratif ou technique à l’absence totale de versions audio ou visuelles pour les analphabètes. Ces citoyens, privés d’outils critiques pour décrypter les rumeurs ou identifier les manipulations, deviennent des proies faciles. « Il faut obligatoirement que l’éducation aux médias s’adaptent aux canaux qui sont les plus utilisés par les personnes vivant avec handicap, de sorte qu’ils soient au même niveau que tout le monde », souligne Alexis Kalambry, directeur de publication du journal Mali Tribune. A l’en croire, « il est indispensable pour le journaliste de savoir toucher toutes les couches, et naturellement si la désinformation touche des canaux spécifiques, à des jeux de corporation spécifiques, l’éducation aux médias doit emprunter les mêmes canaux ».
Privilèges des lettrés
Seydou Bamba, un jeune malentendant de Ségou, renchérit : « J’entends un peu avec mon appareil, mais dans les lieux bruyants ou quand on parle vite, je perds tout. A la télé, les journalistes parlent comme s’ils s’adressaient à des oreilles parfaites. Alors, parfois, je préfère croire ce que mes voisins disent dans la rue, même si c’est absurde. Au moins, ils me regardent dans les yeux en parlant ».
Trop souvent, l’éducation aux médias est pensée comme un privilège des lettrés – avec des modules scolaires rigides, des infographies complexes sur les réseaux sociaux, des vidéos en français standard et des ateliers réservés aux « connectés ». Cette approche ne fait que reproduire les inégalités qu’elle prétend combattre.
Pourtant, l’éducation aux médias ne doit pas être synonyme de maîtrise du texte. Elle peut s’incarner dans des formes vivantes, ancrées dans les cultures locales. Elle peut s’exprimer à travers des émissions radio en langues locales, où des chroniques interactives permettent aux auditeurs de poser des questions sur des rumeurs qu’ils entendent dans leur entourage. Elle peut aussi s’appuyer sur des contes éducatifs diffusés en format audio, que ce soit par la voix traditionnelle des griots ou via des plateformes de podcast modernes.
« Dans le cadre de la lutte contre la désinformation, il ne faut pas essayer de hiérarchiser en faisant de telle sorte que l’information écrite serait considérée comme une information de qualité, une information scientifique et rejeter tout ce qui est communication orale », souligne Ayouba Sow, enseignant chercheur à l’Université Clermont Auvergne en France et à l’Université catholique de l’Afrique de l’Ouest – Unité universitaire à Bamako (UCAO-UUBA). Pour M. Sow, « l’implication des personnes en situation de handicap dans la lutte contre la désinformation est fondamentale au Mali. Mais avant tout, il faut se poser la question de savoir comment ces personnes (mal-voyantes, sourdes…) sont informées, d’autant plus que le système d’information classique prend peu en compte leur situation ».
Lamine Katilé, maitre coranique à Kabala, sur la rive droite du fleuve Niger, propose de « recourir à des bandes dessinées ou des courtes vidéos animées, utilisant des symboles simples et universels pour démonter les mécanismes de la désinformation pour des personnes sourdes ». De même, des sessions orales organisées au sein des communautés, animées par des relais locaux (comme des animateurs, des enseignants ou des leaders d’opinion) formés à la vérification de l’information, peuvent renforcer les capacités critiques des citoyens.
Pour une éducation plurielle et accessible
Dans un contexte marqué par l’instabilité sécuritaire, les crises sanitaires récurrentes et la polarisation politique, la désinformation peut devenir mortelle. Un message viral sur un « médicament miracle » ou une rumeur sur une attaque fictive peut provoquer panique, violences ou méfiance envers les autorités sanitaires ou éducatives. Sans une éducation aux médias réellement inclusive, toute la société devient fragile.
Pour une éducation aux médias véritablement plurielle, participative et systémique, il est indispensable « d’adapter les informations à la compréhension des personnes vivant avec handicap, en faisant appel à des interprètes en langue des signes », soutient Moussa Keïta, directeur exécutif de l’Association malienne des sourds.
Cela implique, d’une part, une diversification radicale des formats. Les contenus doivent exister en version audio, visuelle, orale, gestuelle, tactile, et être accessibles dans les langues nationales ainsi qu’en langue des signes malienne. D’autre part, il est essentiel de former des relais locaux — journalistes, enseignants, animateurs, leaders communautaires — non seulement à informer, mais aussi à développer l’esprit critique auprès des publics, en particulier dans les contextes marqués par la vulnérabilité.
Par ailleurs, les personnes directement concernées, notamment celles en situation de handicap, les analphabètes ou les locuteurs de langues vernaculaires, ne doivent pas être traitées comme de simples destinataires, mais être pleinement associées, à la conception, à l’élaboration des solutions médiatiques et éducatives qui les concernent.





