
Dans les quartiers animés de Bamako, les conversations se mènent au rythme des publications WhatsApp et Facebook. Une vidéo montrant un prétendu massacre, un message vocal attribué à un « soldat sur le front » ou encore une rumeur sur un accord secret entre les autorités et un groupe armé… La désinformation circule rapidement, sans que l’on sache toujours d’où elles viennent.
Ces dernières années, le Mali a connu une véritable explosion du numérique : plus de sept millions d’internautes, plus de deux millions d’utilisateurs actifs des réseaux sociaux. Cette connectivité nouvelle représente une ouverture, mais aussi une vulnérabilité, comme le démontre cette étude réalisée au Mali et publiée en février 2022 par le Centre for Democracy and Development, qui souligne que Facebook et WhatsApp sont désormais les principaux vecteurs de diffusion de fausses informations, notamment grâce au partage massif de contenus audio et vidéo accessibles même aux utilisateurs peu lettrés.
Les groupes WhatsApp jouent un rôle clé. Hors du champ médiatique, ils deviennent des espaces où prolifèrent rumeurs, fausses alertes sécuritaires et intox politiques. Une simple image sortie de son contexte peut suffire à déclencher la panique. L’étude du CFDD rappelle d’ailleurs que WhatsApp connaît une croissance fulgurante au Mali. Près d’un quart de la population l’utilise désormais chaque semaine.
Une arme politique
La désinformation n’est jamais neutre. Dans un pays marqué par les tensions sociales, elle devient un outil d’influence. Les périodes de tensions – marquées par des affrontements dans le Nord, les débats sur les partenariats militaires, les annonces sécuritaires – sont particulièrement propices à la diffusion d’images sorties de leur contexte ou de faux communiqués. Mais ces grandes campagnes ne sont que la partie émergée d’un phénomène quotidien.
Au niveau local, de nombreuses informations entretiennent une confusion permanente. Le 10 novembre dernier, alors que Bamako était sous les projecteurs après que plusieurs pays occidentaux ont demandé à leurs ressortissants de quitter le Mali pour des raisons de sécurité, un faux communiqué attribué au gouvernement malien est apparu en ligne. Présenté comme une réponse officielle à ces mises en garde, le faux document a circulé massivement sur Facebook et WhatsApp.

Bien que plusieurs pages et comptes aient démontré qu’il s’agissait d’un document fabriqué, des milliers d’internautes y ont cru, alimentant la rumeur d’une communication officielle dissimulée. Malgré son démenti, la fausse information continue de circuler – et beaucoup de ceux et celles qui l’ont lue ne verront jamais passer la vérification. Une intox, comme d’autres, qui, à force d’être répétée, devient un mythe.
Un autre exemple illustre clairement la capacité des fausses informations à s’adapter à leur public. Une vidéo montrant des animaux morts et un vieil homme parlant en arabe local a circulé sous différentes formes, chacune ajustée au réseau social et au public visé. Sur certaines pages Facebook, elle est présentée comme la preuve que les bêtes auraient bu de l’eau empoisonnée par l’armée malienne. On lit en légende de la publication : « […] plusieurs puits d’eau dans différentes zones de l’Azawad ont été empoisonnés… Des sources locales accusent des éléments de la Légion russe et des Forces armées maliennes d’être à l’origine de cet incident, dans le cadre d’une politique systématique visant à affamer la population et à affaiblir les agriculteurs et les éleveurs ».

Dans un groupe WhatsApp de partage d’informations générales des éleveurs, la vidéo, traduite dans une langue nationale parlée dans la zone, reprenait exactement la même version. Pourtant, une recherche d’image inversée a rapidement permis de retracer l’origine de la séquence. Elle provient de Mauritanie, comme l’indiquent plusieurs médias du pays. Des journalistes mauritaniens, contactés, ont confirmé que la scène s’était déroulée sur le territoire mauritanien. La cause de la mort des animaux reste inconnue, mais aucun lien n’existe avec le Mali.
Le bureau Afrique de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), sollicité par BenbereVerif pour vérifier un éventuel lien avec l’épidémie de fièvre de la Vallée du Rift en cours en Mauritanie, a également confirmé que la vidéo avait bien été tournée dans le pays, tout en précisant qu’il n’était pas possible, à ce stade, d’établir si la mort de ces animaux était liée ou non à l’épidémie. Cet exemple illustre la circulation transfrontalière de la désinformation, dont les récits se transforment selon les objectifs et les publics – et changent souvent de langue au fil de leur diffusion sur WhatsApp.
Déficit d’éducation et de confiance
La désinformation prospère sur deux fragilités majeures : un manque d’éducation aux médias et une profonde perte de confiance envers les institutions et les médias « traditionnels ». Pour beaucoup de Maliens, ces derniers sont perçus comme dépendants du pouvoir ou déconnectés des réalités locales. Les réseaux sociaux apparaissent alors comme un espace de liberté où l’on « dit la vérité », une confiance instinctive qui ouvre la voie à de nombreuses manipulations.
« Quand une information vient d’un proche ou d’un groupe communautaire, elle est crue d’emblée », explique une animatrice d’une radio communautaire à Ségou. « Peu de gens prennent le temps de vérifier. » Les radios rurales, pourtant essentielles pour l’accès à l’information, manquent souvent de formation et d’outils nécessaires au fact-checking. Quant aux outils numériques – recherche inversée, plateformes de vérification – ils restent méconnus et rarement accessibles dans les langues locales.
La lutte contre la désinformation va bien au-delà de la correction des mensonges. Elle implique de recréer un lien de confiance entre citoyens, médias et institutions. Dans un pays où la cohésion sociale demeure fragile, mieux s’informer n’est pas un luxe, mais une nécessité.






