Chaque année, la commémoration du 26 mars donne lieu à une certaine « guerre des récits », qui dégage deux tendances alarmantes. D’un côté, 𝘂𝗻 𝗿𝗲́𝗱𝘂𝗰𝘁𝗶𝗼𝗻𝗻𝗶𝘀𝗺𝗲 𝘀𝗶𝗺𝗽𝗹𝗶𝗳𝗶𝗰𝗮𝘁𝗲𝘂𝗿 et de l’autre, 𝘂𝗻𝗲 𝘁𝗲𝗻𝘁𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝗲 𝗿𝗲𝘀𝘁𝗮𝘂𝗿𝗮𝘁𝗶𝗼𝗻.
L’hommage symbolique rendu aux martyrs – mais également aux victimes qui portent encore les séquelles des violences perpétrées pendant les journées insurrectionnelles du 22 au 26 mars 1991– est un devoir de mémoire qui honore la République.
𝐂𝐞 𝐪𝐮𝐞 𝐥𝐞𝐬 𝐫𝐞́𝐝𝐮𝐜𝐭𝐢𝐨𝐧𝐧𝐢𝐬𝐭𝐞𝐬 𝐨𝐮𝐛𝐥𝐢𝐞𝐧𝐭, 𝐞𝐬𝐭 𝐪𝐮𝗲 le 𝟮𝟲 𝗺𝗮𝗿𝘀 𝗻’𝗮𝗽𝗽𝗮𝗿𝘁𝗶𝗲𝗻𝘁 𝗽𝗮𝘀 𝗮𝘂 𝘀𝗲𝘂𝗹 « 𝗠𝗼𝘂𝘃𝗲𝗺𝗲𝗻𝘁 𝗱𝗲́𝗺𝗼𝗰𝗿𝗮𝘁𝗶𝗾𝘂𝗲 ». Certes, ce qu’on désigne comme tel a été un acteur déterminant, sans en être ni le seul, ni un corps homogène dans la chute du général Moussa Traoré.
Le politiste Cheick Oumar Diarrah souligne d’ailleurs dans son essai 𝘓𝘦 𝘥𝘦́𝘧𝘪 𝘥𝘦́𝘮𝘰𝘤𝘳𝘢𝘵𝘪𝘲𝘶𝘦 𝘢𝘶 𝘔𝘢𝘭𝘪 (L’Harmattan, 1996) : « 𝘓𝘦 𝘮𝘰𝘶𝘷𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘥𝘦 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘦𝘴𝘵𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘢 𝘦́𝘵𝘦́ 𝘧𝘰𝘳𝘵𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘪𝘮𝘱𝘶𝘭𝘴é 𝘱𝘢𝘳 𝘭𝘢 𝘷𝘪𝘨𝘶𝘦𝘶𝘳 𝘥𝘦𝘴 𝘱𝘰𝘱𝘶𝘭𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯𝘴, 𝘲𝘶𝘪 𝘰𝘯𝘵 𝘴𝘰𝘶𝘷𝘦𝘯𝘵 𝘱𝘳𝘪𝘴 𝘥𝘦 𝘤𝘰𝘶𝘳𝘵 𝘭𝘦𝘴 𝘳𝘦𝘴𝘱𝘰𝘯𝘴𝘢𝘣𝘭𝘦𝘴 𝘥𝘶 𝘔𝘰𝘶𝘷𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 d𝘦́𝘮𝘰𝘤𝘳𝘢𝘵𝘪𝘲𝘶𝘦. 𝘊𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘤𝘰𝘯𝘵𝘦𝘴𝘵𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘴’𝘰𝘳𝘨𝘢𝘯𝘪𝘴𝘦 𝘥𝘢𝘯𝘴 𝘶𝘯𝘦 𝘨𝘳𝘢𝘯𝘥𝘦 𝘪𝘮𝘱𝘳𝘰𝘷𝘪𝘴𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯, 𝘲𝘶𝘰𝘵𝘪𝘥𝘪𝘦𝘯𝘯𝘦𝘮𝘦𝘯𝘵 𝘢𝘶 𝘨𝘳é 𝘥𝘦𝘴 𝘤𝘪𝘳𝘤𝘰𝘯𝘴𝘵𝘢𝘯𝘤𝘦𝘴, 𝘤𝘦 𝘲𝘶𝘪 𝘵𝘦́𝘮𝘰𝘪𝘨𝘯𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘧𝘢𝘪𝘣𝘭𝘦𝘴𝘴𝘦 𝘥𝘦 𝘴𝘰𝘯 𝘰𝘳𝘨𝘢𝘯𝘪𝘴𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘴𝘢 𝘤𝘰𝘯𝘴𝘪𝘴𝘵𝘢𝘯𝘤𝘦 𝘪𝘥𝘦́𝘰𝘭𝘰𝘨𝘪𝘲𝘶𝘦. »
Le livre 𝘔𝘢𝘳𝘴 𝘥𝘦𝘴 𝘧𝘦𝘮𝘮𝘦𝘴 1991. 𝘊𝘩𝘳𝘰𝘯𝘪𝘲𝘶𝘦 𝘥’𝘶𝘯𝘦 𝘳𝘦́𝘷𝘰𝘭𝘶𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘮𝘢𝘭𝘪𝘦𝘯𝘯𝘦 (Cauris livre, 2016), de la journaliste Ramata Diaouré, le démontre justement à travers les témoignages des femmes qui ont participé activement en accompagnant le Mouvement démocratique. Et qui ont été durement éprouvées par la perte tragique d’un être cher.
De même, l’avocat Mountaga Tall, qui en est un des acteurs majeurs, ne cesse de rappeler que le Mouvement démocratique a pris fin avec la fin du régime de Moussa Traoré. Le 26 mars a été possible grâce à un consensus, comme le rappelle Cheick O. Diarrah, entre « les composantes du Mouvement démocratique et les militaires. »
𝗟𝗲 𝟮𝟲 𝗺𝗮𝗿𝘀 𝗻’𝗲𝘀𝘁 𝗽𝗮𝘀 𝗰𝗼𝗻𝘁𝗿𝗲 𝗹𝗲𝘀 𝗺𝗶𝗹𝗶𝘁𝗮𝗶𝗿𝗲𝘀
Ce n’est pas parce que le Mali d’aujourd’hui est dirigé par les militaires qu’il faille réduire le 26 mars à une lutte qui opposerait civils et militaires. Les journées insurrectionnelles des 22, 23, 24, 25 et 26 mars ont mis fin au régime de l’UDPM (Union démocratique du peuple malien), qui a dirigé le Mali en étouffant les esprits et les énergies pendant 23 ans.
Le Comité de transition pour le salut du peuple (CTSP) fut la fusion entre le Comité de réconciliation nationale (CRN) et les forces vives de contestation, exactement comme au début de la transition entre le Comité national pour le salut du peuple (CNSP) et le Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP). Et pour rappel, l’un a dit qu’il est venu « parachever » la lutte de l’autre.
𝐋𝐞𝐬 𝐫𝐞𝐬𝐭𝐚𝐮𝐫𝐚𝐭𝐞𝐮𝐫𝐬 𝐧𝐨𝐬𝐭𝐚𝐥𝐠𝐢𝐪𝐮𝐞𝐬 𝐧𝐞 𝐯𝐞𝐮𝐥𝐞𝐧𝐭 𝐩𝐚𝐬 𝐚𝐝𝐦𝐞𝐭𝐭𝐫𝐞 𝐪𝐮𝐞…
𝗟𝗲 𝗱𝗶𝘀𝗰𝗼𝘂𝗿𝘀 𝗱𝗲 𝗟𝗮 𝗕𝗮𝘂𝗹𝗲 𝗻’𝗲𝘀𝘁 𝗽𝗮𝘀 𝗱𝗲́𝗰𝗶𝘀𝗶𝗳 𝗱𝗮𝗻𝘀 𝗹𝗲 𝟮𝟲 𝗺𝗮𝗿𝘀. Le sommet franco-africain de La Baule s’est tenu du 19 au 21 juin 1990 avec le discours donné le 20 juin par le président français François Mitterrand. Comme rappelé par beaucoup d’auteurs, le discours de La Baule fut un facteur externe – tout comme l’effondrement du Mur de Berlin en novembre 1989, et n’a pas été le moteur des dynamiques nationales telles que les Conférences nationales au Bénin (février 1990), au Gabon (mars 1990), entre autres.
Au Mali, les contestations ont commencé au moins avec l’avènement de la 2e République en 1974. Pendant que le régime s’enlisait dans les multiples crises (sociale et économique), la pensée était étouffée et le système politique bloqué.
La France de Mitterrand a coopéré avec le Mali de Moussa Traoré de 1981 (élection de Mitterrand) et 1991 (départ de Moussa Traoré). Et la France, comme d’autres partenaires, a été d’une certaine manière opportuniste en surfant sur la vague de liberté qui soufflait un peu partout dans le monde.
𝗟𝗮 𝗴𝗲𝘀𝘁𝗶𝗼𝗻 𝗱𝘂 𝗠𝗮𝗹𝗶 𝗻𝗲 𝘀’𝗲𝘀𝘁 𝗽𝗮𝘀 𝗹𝗶𝗺𝗶𝘁𝗲́𝗲 𝗮𝘂𝘅 𝘀𝗲𝘂𝗹𝘀 𝗮𝗰𝘁𝗲𝘂𝗿𝘀 𝗱𝘂 𝟮𝟲 𝗺𝗮𝗿𝘀
Des acteurs, qui étaient opposés au 26 mars dont certains continuent de revendiquer l’héritage de Moussa Traoré, ont pourtant gouverné avec les acteurs qui ont lutté pour l’avènement du pluralisme, des libertés fondamentales et de l’État de droit.
La portée du 26 mars est historique, même si son objet reste politique et fait l’objet de politisation au gré des contextes et du positionnement des acteurs. De ce fait, c’est une histoire qui n’appartient pas uniquement à celles et ceux qui l’ont faite et sa défense relève de la responsabilité commune face à la prétention de sa réécriture dans la propagande et non dans la science.
En écoutant le débat public, certains semblent découvrir ce que le politiste Cheick O. Diarrah prévoyait déjà aux premières heures du Mali post-UDPM. L’auteur alertait dans 𝘝𝘦𝘳𝘴 𝘭𝘢 𝘐𝘐𝘐𝘦̀𝘮𝘦 𝘙𝘦́𝘱𝘶𝘣𝘭𝘪𝘲𝘶𝘦 𝘥𝘶 𝘔𝘢𝘭𝘪, (L’Harmattan, 1991) sur les risques de perversion des idéaux du Mali nouveau et la persistance des comportements non adaptés aux exigences démocratiques.
Les tentatives de réécriture de l’histoire de mars 1991 ne datent pas d’aujourd’hui. Sans la vigilance et la lucidité des Maliens, il a été même proposé d’enlever dans le préambule de la Constitution du 22 juillet 2023, toute référence au 26 mars. Peine perdue !
L’histoire accepte la querelle des mémoires mais la mémoire ne fait pas l’histoire comme le souligne un historien malien. Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne rappelle d’ailleurs, à son tour, dans 𝘓𝘦 𝘧𝘢𝘨𝘰𝘵 𝘥𝘦 𝘮𝘢 𝘮𝘦́𝘮𝘰𝘪𝘳𝘦 (Philippe Rey, 2021).que « 𝙡𝙖 𝙢𝙚́𝙢𝙤𝙞𝙧𝙚 𝙧𝙖𝙥𝙥𝙤𝙧𝙩𝙚 𝙡𝙚 𝙛𝙖𝙜𝙤𝙩 𝙦𝙪𝙞 𝙡𝙪𝙞 𝙥𝙡𝙖𝙞̂𝙩. »
