Depuis quelques années, les réseaux sociaux occupent une place importante dans la défense des droits humains au Mali, notamment dans la lutte contre les violences basées sur le genre. Entre libération de la parole, mobilisation citoyenne et risques de dérives, ces plateformes redéfinissent les modes de dénonciation et d’action.
Ces dernières années, nous avons vue plusieurs survivantes de violences basées sur le genre qui ont obtenu justice – en partie grâce à la mobilisation en ligne. Le 26 septembre 2020, une marche blanche et silencieuse a réuni des centaines de personnes à Bamako, initiée par l’Alliance contre les VBG. Cette mobilisation faisait suite à l’affaire Sidiki Diabaté, artiste accusé de violences physiques sur son ex-compagne Mariam Sow. Il est clair qu’au-delà de la parole individuelle, ces plateformes jouent un rôle clé dans la mobilisation collective.
Un nouvel espace de lutte
Selon les Nations unies, près d’une femme sur trois dans le monde subit des violences au cours de sa vie, tandis que l’accès à la justice reste limité dans de nombreux contextes. Dans ce paysage, le numérique apparaît comme un nouvel espace de lutte, mais aussi de vulnérabilité.
Pour Aïcha Diarra, juriste et responsable de la clinique juridique de Wildaf-Mali (antenne locale du réseau Women in Law and Development in Africa), les réseaux sociaux ont profondément transformé la prise de parole des victimes. « Les réseaux sociaux constituent aujourd’hui un espace inédit de prise de parole. Ils permettent de témoigner, parfois anonymement, et de briser le silence. Cela contribue non seulement à rendre les violences moins invisibles, mais aussi à créer une forme de solidarité entre les victimes. »
Pour Moro Siaka Diallo, coordinateur à Journalists for Human Rights, cette puissance repose sur la rapidité et l’accessibilité : « Les réseaux sociaux ont énormément facilité l’exercice des libertés d’expression et d’opinion. Une publication peut toucher des milliers, voire des millions de personnes en très peu de temps, sans moyens importants. Pour les défenseurs des droits humains, ils constituent un véritable porte-voix pour alerter, mobiliser et orienter les victimes vers des structures de soutien. »
Un équilibre fragile
Si les réseaux sociaux favorisent la visibilité, ils exposent aussi les victimes à de nouveaux risques. Les victimes, qui s’expriment en ligne, s’exposent à des réactions hostiles, notamment le cyberharcèlement, les insultes ou les tentatives de discrédit. Une fois l’information diffusée, elle devient difficile à contrôler et peut être détournée ou amplifiée, ce qui peut aggraver leur vulnérabilité. « Peu importe la situation dans laquelle je me trouve, je ne l’exposerai jamais volontairement sur les réseaux sociaux car rien ne se perd là-bas et il n’y a pas de retour possible.», affirme Salimata Sidibé, jeune enseignante.
Cette position est également soutenue par Amina Dicko, présidente de Solidaris223 : « Une fois publiées, ces données peuvent être utilisées hors contexte et aggraver leur vulnérabilité », souligne-t-elle.
Selon Moro Siaka Diallo, la solution passe notamment par l’éducation : « L’usage éthique des réseaux sociaux n’est pas encore une pratique systématique. Il est donc vital de promouvoir l’éducation au numérique pour éviter que ces espaces ne deviennent des lieux de violation des droits humains. Mieux informer les utilisateurs permettrait de réduire les abus et de renforcer la protection des personnes. »
Les dérives ne concernent pas seulement les victimes, mais l’ensemble des principes des droits humains. Amina Dicko souligne également les risques d’impunité dans l’espace numérique : « Malgré les nombreuses dénonciations, certains contenus violents ou faisant l’apologie des VBG restent sans réponse. Cette absence de réaction envoie un signal dangereux de tolérance et montre la nécessité de renforcer l’application des lois existantes. »
Les mobilisations en ligne ont permis des avancées importantes en termes de visibilité et de prise de conscience. Mais leur impact reste limité lorsqu’elles ne sont pas suivies d’actions concrètes au niveau judiciaire. Il existe encore un décalage important entre l’indignation en ligne et les réponses des autorités.
