Dans les allées surpeuplées des marchés de Bamako, chaque étal raconte une histoire de lutte, de résilience et d’innovation. Malgré leur contribution aux revenus urbains, ces lieux vibrants font face à des défis persistants.
Le marché de Dabanani, niché dans le quartier populaire de Médina-Coura, est une véritable plaque tournante de l’activité économique. Avec ses allées bondées et ses étals colorés, il abrite une diversité impressionnante de produits : fruits et légumes frais, textiles, épices, chaussures, gadgets électroniques, et même des services financiers informels. Ce marché révèle comment les commerçants conjuguent habilement les pratiques commerciales ancestrales – contact direct avec la clientèle, marchandage, réseaux de confiance – et l’adaptation progressive à de nouveaux produits, services et outils de transaction, créant ainsi un écosystème commercial en constante évolution et réellement ancré dans les réalités urbaines contemporaines de Bamako.
« Ce marché, c’est ma vie», témoigne Mariam Traoré, vendeuse de tissus établie depuis plus de 15 ans à Dabanani. Je nourris ma famille grâce à ce commerce. Même si ce n’est pas facile, je sais que sans ces marchés, beaucoup d’entre nous ne pourraient pas survivre ».
Selon un rapport officiel qui date de 2020, plus 96 % des actifs occupaient un emploi informel en 2014. Cela laisse croire que la majorité des ménages urbains au Mali dépendent directement ou indirectement de l’économie informelle, dont les femmes et les jeunes déscolarisés sont souvent les premiers acteurs. Pour Niourouma Diakité, économiste, « l’économie informelle est le reflet de notre réalité sociale et économique. Elle absorbe une grande partie de la main-d’œuvre non qualifiée et permet à des millions de personnes de subsister ».
Economie fragile et vulnérable
Cependant, cette économie reste fragile et vulnérable face aux chocs externes, notamment la hausse des prix des denrées alimentaires ou les crises sécuritaires. En février 2025, le Mali affichait le taux d’inflation le plus élevé au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), s’établissant à 8,3%, selon le bulletin mensuel des statistiques de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Cette flambée des prix a exacerbé les difficultés des commerçants informels, dont les marges bénéficiaires sont déjà minces.
Alimata Kodio, comptable spécialisée dans les finances publiques, souligne que « moins de 10 % des commerçants informels paient régulièrement des impôts, bien que la plupart soient soumis à des taxes locales ». Toute chose qui limite leur contribution fiscale et freine les efforts de l’État pour mobiliser des ressources pour les services publics.
Malgré leur importance stratégique, les marchands de Dabanani, du Marché Rose et d’autres marchés de Bamako, font face à des obstacles persistants. « Il y a trop de monde ici », déplore Issa Diallo, un vendeur de téléphones portables installé au Marché Rose. « Chaque jour, de nouveaux commerçants arrivent, ce qui rend difficile de gagner suffisamment pour payer les charges fixes comme le loyer de l’étal et les taxes ».
L’insécurité demeure également une préoccupation majeure. Idrissa Kagoye, responsable d’une Association de défense des droits des commerçants au Grand Marché, révèle que plus de « 30 % des commerçants informels ont été victimes de vols ou d’extorsions dans les marchés de Bamako en 2022 ». Par ailleurs, le manque d’infrastructures adéquates, telles que des installations sanitaires et des systèmes de gestion des déchets, aggrave les conditions de travail et impacte la santé publique.
Face à ces défis, les commerçants montrent une résilience remarquable. Certains ont adopté des stratégies innovantes pour attirer les clients, comme l’utilisation des réseaux sociaux pour promouvoir leurs produits. Oumar Sogoba, un jeune vendeur de chaussures au Grand Marché, explique : « J’utilise désormais les réseaux sociaux pour promouvoir mes produits. Je prends des photos de mes articles et les poste sur WhatsApp et Facebook. Ça me permet de toucher des clients qui ne viennent pas forcément au marché ».
Par ailleurs, pour dynamiser davantage ce secteur crucial, une meilleure régulation de l’économie informelle s’impose. « Il faut créer un cadre légal qui encourage la formalisation progressive des activités », suggère M. Diakité. « Cela pourrait inclure des incitations fiscales, un accès facilité au crédit et des formations professionnelles pour les commerçants ».
Un potentiel inexploité
Les marchés de Bamako symbolisent la résilience et l’ingéniosité des Maliens face aux difficultés économiques. En tant que moteurs de l’économie informelle, ils méritent une attention particulière de la part des décideurs politiques.
Amidou Coulibaly, étudiant à l’École normale d’enseignement technique et professionnelle (ENETP) de Kabala, souligne que « si nous investissons dans ces marchés, nous investissons dans l’avenir du pays ». Pour lui, ces marchés représentent une chance unique de transformer une économie fragile en une force motrice durable.
Dans un contexte marqué par des crises multiples – sécuritaires, économiques et sociales – des solutions pragmatiques et inclusives sont nécessaires pour libérer pleinement le potentiel de ces espaces vibrants. Comme le rappelle Aïcha Traoré, vendeuse de légumes au Marché Rose : « Ces marchés, c’est notre fierté. C’est ici que tout commence ».
