Dans un contexte de défis structurels et climatiques, le Mali mise sur le développement de la filière cotonnière pour diversifier son économie, trop dépendante de l’or. Modibo Mao Makalou, expert en économie malienne, analyse les enjeux, les opportunités et les réformes nécessaires pour transformer le secteur cotonnier en un moteur économique durable.
Quels sont les principaux défis que le Mali doit surmonter pour concurrencer des pays comme le Bénin ?
Le coton est une culture clé pour le Mali, deuxième source de recettes d’exportation après l’or. Ces dernières années, la part du coton dans nos exportations diminue au profit de l’or, malgré une position de premier producteur africain en 2023-2024. Cependant, seulement 1 % de cette production est transformée localement. L’ambition d’augmenter la production est louable, mais elle dépend de la logistique, notamment l’enlèvement et l’exportation via le port d’Abidjan, vu notre statut de pays enclavé. Les défis incluent une pluviométrie capricieuse et des maladies comme les jassides, qui affectent les plants. Ces obstacles doivent être maîtrisés pour maintenir la compétitivité face à des pays comme le Bénin et diversifier l’économie.
Comment les investissements dans les technologies innovantes peuvent-ils transformer la chaîne de valeur du textile malien et créer des opportunités d’emploi durables et réduire la dépendance aux exportations brutes d’or ?
Pour transformer la filière, il faut augmenter les capacités d’égrenage et créer des unités de transformation textile. Actuellement, la crise énergétique freine la compétitivité, car une industrie textile nécessite une électricité fiable et abordable. S’inspirer du Bénin, avec ses zones industrielles, pourrait aider. Transformer localement une part croissante de notre coton sur 5 à 10 ans permettrait de créer des emplois dans les savonneries, huileries, l’aliment bétail et le textile, tout en réduisant l’exposition à la volatilité des cours mondiaux. Cela répondrait aussi au besoin d’emploi pour notre jeunesse.
Dans quelle mesure une relance réussie du secteur cotonnier et textile peut-elle diversifier l’économie et atténuer cette dépendance ?
L’or est une ressource non renouvelable qui génère peu d’emplois (moins de 20 000) comparé au coton, qui soutient 4 à 5 millions de Maliens via ses dérivés (céréales, élevage, etc.). La part croissante de l’or dans les exportations fragilise l’économie face à la volatilité des cours. Une relance du secteur cotonnier, combinée à un nouveau code minier taxant les superprofits et augmentant la participation de l’État à 35 % dans les mines, pourrait diversifier les revenus. Cela nécessite des représentants étatiques forts pour défendre nos intérêts et un contenu local renforcé pour connecter l’économie nationale au secteur minier.
Quelles réformes ou politiques publiques, notamment en matière de transformation locale du coton et d’intégration régionale, pourraient renforcer l’industrie textile malienne pour en faire un moteur économique ?
La transformation locale du coton nécessite des financements à moyen et long terme. La banque d’investissement de l’Alliance des États du Sahel (AES) pourrait jouer un rôle clé, surtout en mutualisant les efforts avec le Burkina Faso, autre grand producteur de coton. Une politique industrielle commune, axée sur l’agro-industrie et les mines, permettrait de créer des synergies. L’intégration régionale via l’UEMOA ou l’AES renforcerait notre position mondiale, en finançant des unités de transformation et en réduisant la dépendance aux exportations brutes.
Comment le gouvernement malien peut-il garantir un financement durable pour la filière cotonnière et textile sans compromettre les efforts de réduction de la dette ?
Le Mali n’est pas surendetté, avec une dette publique sous les 60 % du PIB, loin du seuil de 70 % de l’UEMOA. L’enjeu est d’emprunter pour des investissements productifs, comme la filière textile, et non pour le fonctionnement. Mobiliser les institutions financières africaines et régionales, via des garanties et des politiques industrielles claires, peut réduire les coûts d’emprunt. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF) offre une opportunité pour des stratégies industrielles compétitives, favorisant une prospérité partagée.
Comment le Mali peut-il gérer sa dette publique tout en finançant la sécurité ?
Financer la sécurité tout en gérant la dette passe par une priorisation des filières porteuses : coton, élevage et agro-industrie. Moderniser l’exportation de viande via des abattoirs et des conteneurs réfrigérés, valoriser le lait, le karité, le riz et les oranges peut générer des revenus. La raffinerie d’État et la transformation du lithium (Mali, premier producteur africain) offrent des opportunités pour des batteries solaires, réduisant la dépendance aux ressources non renouvelables. Une politique industrielle audacieuse est essentielle.
