
Dans la région de Sikasso, rumeurs virales et fausses alertes circulent désormais vite. Attaques inventées, images sorties de leur contexte, messages vocaux incendiaires : la désinformation met parfois en péril la cohésion sociale. Des associations de jeunes et des clubs d’écoute des radios communautaires ont décidé de reprendre la main.
À Doumanaba, un message WhatsApp a suffi à faire vaciller le calme. « On disait qu’un groupe armé se dirigeait vers notre zone », se souvient Moussa Sanogo, secrétaire administratif de l’association Siguida Kanou. La peur s’installe aussitôt : certains envisagent de fuir, d’autres parlent d’autodéfense. Il faudra quelques appels aux autorités locales et à la radio communautaire pour comprendre que l’alerte est infondée. « C’est là que j’ai pris conscience qu’une simple information non vérifiée pouvait menacer la paix sociale. », explique-t-il.
Des scènes similaires se répètent dans plusieurs localités de la région. À Finkolo Ganadougou, Bintou Diabaté a vécu en 2023 l’une des expériences les plus traumatisantes. Un message accompagné d’images lui annonce que son village natal, Niangnèguèla (cercle de Kigna), a été attaqué et que toute sa famille a péri. En larmes, elle tente d’appeler ses proches, sans succès. Le lendemain, elle se rend sur place : le village est intact. « Aucune victime civile, seules les forces de l’ordre avaient subi des pertes. Elle était tellement choquée qu’elle a cassé son téléphone », raconte Aboudramane Bamba, directeur de la radio Sigida Nyètaa et chargé de communication, formation et éducation au développement à l’association Nyètaso.
Nouveaux remparts
Pour répondre à ces dérives, Nyètaso a misé sur une forme ancienne de sociabilité : le grin. Chaque soir, jeunes filles et garçons se retrouvent devant un portail, autour du thé. « Pour instaurer la confiance, nous avons pris en charge le thé, le sucre, l’eau, parfois même la connexion internet », explique Aboudramane Bamba.
Ces cercles de discussion deviennent peu à peu des espaces d’éducation aux médias. On y parle de réseaux sociaux, de cybercriminalité, de rumeurs — et surtout de vérification de l’information. Beaucoup découvrent pour la première fois que partager un simple message vocal peut avoir des conséquences juridiques. « Les jeunes n’avaient aucune connaissance préalable de la loi sur la cybercriminalité ou des dangers liés au smartphone », constate Bamba.
À Sikasso, Kadiolo, Sanzana, Finkolo Ganadougou ou Niena, les formations animées avec l’appui de l’Organisation pour la réflèxion, la formation, l’éducation à la démocratie et au développement (ORFED ONG) et son partenaire EIRENE dans le cadre du programme Promouvoir une paix durable au Mali (PPDM), introduisent des outils jusque-là inconnus : recherche d’images inversée, plateformes de vérification, recoupement des sources.
« Aujourd’hui, la première chose que nous faisons après avoir reçu une information, c’est de la vérifier », explique Drissa Mallé, chargé de suivi-évaluation à l’Association des jeunes pour la promotion de l’émergence et du développement durable (AJPEDD). Lui-même reconnaît avoir autrefois relayé des vidéos sensationnalistes sans preuve. « J’ai compris que ma crédibilité était en jeu. »
A Kadiolo, la radio joue un rôle central. Le club d’écoute Waraba Ton, composé majoritairement de femmes, s’appuie sur Radio Folona pour confirmer ou démentir les rumeurs. « Quand les membres du club reçoivent une information inquiétante, ils appelent la radio », explique Soumaïla Zié Traoré, animateur radio et point focal du club.
Des obstacles persistants
Selon un rapport d’auto-évaluation 2025 de l’ONG ORFED consulté par Benbere, plus de 2 200 personnes — dont près de 60 % de femmes — ont été touchées par ces « espaces réseaux sociaux » dans la région de Sikasso. Les changements sont concrets : moins de partages impulsifs, réflexe de vérification, recours accru aux radios communautaires pour vérification, et même résolution de conflits familiaux liés à l’usage du téléphone.
« On ne partage plus ce qui crée l’émotion à première vue », résume Drissa Mallé. À Doumanaba, une fausse rumeur d’attaque a été démentie à temps, évitant une mobilisation violente des jeunes. À Finkolo, des couples témoignent d’une baisse des tensions liées à l’usage des smartphones.
Tout n’est pas gagné. Les organisateurs font face à des difficultés récurrentes : manque de moyens, connexion internet instable, attentes financières de certains participants, pesanteurs socioculturelles freinant la participation des femmes. « Au début, certains pensaient que nous étions payés pour ça », reconnaît Aboudramane Bamba.
Mais l’essentiel est ailleurs. « Si nous voulons lutter durablement contre la désinformation, il faut absolument inclure les zones rurales », insiste Aimé Rodrigue Dembélé, responsable médias et communication pour la paix à ORFED ONG. « L’impact des réseaux sociaux y est souvent sous-estimé. »
Dans les villages de Sikasso, vérifier une information n’est plus réservé qu’aux journalistes. C’est devenu un acte citoyen, parfois un geste de survie collective. « Vérifier avant de partager, c’est protéger notre communauté et contribuer à la paix », résume Moussa Sanogo.
À l’heure où une rumeur peut parcourir des kilomètres en quelques secondes, ces espaces de discussion rappellent une évidence : face aux fake news, le premier rempart reste le dialogue. Et l’esprit critique.






