La société malienne, à l’épreuve des crises, redécouvre ses vulnérabilités mais aussi ses potentialités. L’Histoire contemporaine du Mali est faite de rebondissements à l’image des transformations profondes qui secouent et orientent la trajectoire du pays.
Ces secousses sociétales, sociales, politiques, économiques et sécuritaires sont autant d’interrogations pour le Malien sur son identité, son rapport à son continent et au monde. En ces temps où « le retour », du moins « le recours » au passé est une demande forte, quoi de mieux que l’Histoire pour ne pas seulement apprendre et reprendre le passé mais comprendre et agir sur l’avenir. Comment donc protéger sinon préserver l’Histoire des tentatives de falsification et de révisionnisme à l’œuvre autant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Mali ?
En 1962, le président Modibo Keïta lança une réforme radicale – dans le sens d’agir sur les fondements – de l’enseignement pour « décoloniser des esprits » à travers « la liaison de l’école à la vie ; un enseignement de masse et de qualité adapté aux besoins et aux réalités du Mali ; un enseignement qui décolonise les esprits et qui réhabilite l’Afrique et ses valeurs propres. »
Depuis, les réflexions et politiques éducatives s’inscrivent dans cette vision refondatrice. Le président Alpha Oumar Konaré, enseignant de profession, à son tour, a entrepris des réformes ambitieuses, en particulier son initiative « un village, une école » pour satisfaire la grande demande d’école dans le Mali profond et garantir également la qualité de l’offre. L’intention fut louable, malgré les limites de l’approche et les défis rencontrés dans son implémentation.
Refonder les savoirs
Toutefois, les Maliens restent très insatisfaits du fonctionnement de l’école publique. La tenue des assises, à savoir le Forum national sur l’éducation (2008), la Concertation nationale sur l’avenir de l’enseignement supérieur (2014), les États généraux de l’éducation (2024), ne semble toujours pas impulser de nouvelles dynamiques. Des élèves et étudiants se plaignent de ne pas suffisamment apprendre leur Histoire. Des professeurs critiquent le peu de temps et d’espace accordé aux auteurs maliens dans leur programme d’enseignement. D’autres dénoncent la place importante consacrée à d’autres pays dans le curricula. Qui empêche de faire quoi ?
Les autorités de la transition, après la tenue des Assises nationales de la refondation (ANR) en 2021, ont identifié trois piliers pour matérialiser la refondation. Ils portent sur la gouvernance, la citoyenneté et les savoirs. Cet article s’appesantira sur la refondation des savoirs afin de mieux éclairer le débat passionné sur le curricula. En effet, il n’est pas rare d’entendre, avec un brin de carricature, que l’élève malien apprend plus sur la France, la Russie, ou encore sur la deuxième guerre mondiale que sur l’histoire du Mali.
Déjà, les bouleversements mondiaux démontrent la nécessité de sérieusement étudier les autres et réfléchir sur les possibilités de protection et/ou de coopération dans un système mondial qui tend vers l’anarchie. Certes, cela passe par se connaitre soi-même mais l’un n’empêche pas l’autre. Ensuite, il s’agit plutôt pour le Mali de ne pas seulement consommer mais de changer de prisme en réinterrogeant sa place dans cette histoire mondiale.
Il serait insensé au moment où d’autres pays continuent de développer des départements d’études africaines, de former et recruter les meilleurs spécialistes dans le domaine, que le Mali prenne un autre chemin.
Investir dans la recherche et dans la production des savoirs
La volonté de refonder des savoirs sur le Mali et depuis le Mali est une noble ambition qui a besoin de ressources d’abord humaines mais surtout financières. Malgré les fortes recommandations portant sur le financement de la recherche, il est regrettable de réaliser que cela demeure un vœu pieux. La recherche scientifique, dans notre pays, reste largement dépendante du financement international. Or, le besoin de savoirs endogènes est réel dans tous les domaines et l’État peine à assumer sa place. D’où l’importance de jouer sur les approches de complémentarité pour augmenter le niveau de financement de la recherche.
Comment la recherche est-elle financée au Mali ? Une question à l’apparence simple mais qui mérite de sérieuses réflexions. Comment se porte la recherche dans nos universités ? Quels types de savoirs sont produits par nos chercheurs ? Quel(s) usage(s) les autorités publiques font-elles des résultats de la recherche ?
Le journaliste culturel Issouf Koné, qui réalise actuellement un travail important sur les archives, ne cesse d’alerter et d’interpeller sur la question de la conservation de notre mémoire collective. Il se demande « si nous y tenons tant, pourquoi investissons-nous si peu dans les structures chargées de la préserver ? Le fait de crier à longueur de journée ‘’notre histoire, notre histoire, notre histoire’’ est-il juste un slogan politique, vide de sens ? ». Son travail l’amène à un peu sillonner le Mali pour enquêter sur les conditions de sauvegarde des archives. « À Kayes, des tonnes d’archives sont parties en fumée : des décennies de mémoire réduites en cendres. Plus rien. À Tombouctou, des manuscrits précieux ont été détruits. À Bamako, les archives ont été pillées. Les Archives nationales du Mali manquent de moyens pour réhabiliter leurs locaux. Quant à la numérisation des archives audiovisuelles de l’ORTM et du Centre national de la cinématographie du Mali, elle accuse un sérieux retard. » Les archives sont des biens précieux, un patrimoine qu’il faut sauver, sauvegarder et transmettre.
Écrire une « Histoire générale du Mali »
Par où commencer ? Du global au sectoriel ou l’inverse, il revient aux historiens d’en fixer la direction. Le besoin d’Histoire est réel dans toutes les composantes de la nation. Le projet d’ouvrage sur l’histoire militaire en est la preuve. Et il en est autant pour l’histoire politique, l’histoire économique, l’histoire sociale entre autres. Le projet d’ouvrage sur l’histoire militaire est conduit par un habitué des grands travaux en la personne de l’historien Doulaye Konaté. Le professeur Konaté n’en est pas à son premier défi et certainement pas le dernier avec l’impératif d’une Histoire générale du Mali à écrire.
Ancien Président de l’Association des historiens d’Afrique (AHA) succédant au professeur Joseph Ki-Zerbo, la branche malienne ASHIMA (Association des historiens du Mali) a, sous sa direction, effectué un travail immense pour baliser le terrain à l’écriture d’une Histoire générale. Archéologue et historien, l’ancien ministre de l’éducation nationale a déjà (co)dirigé des ouvrages importants sur des questions essentielles de notre Histoire : Le Mali entre doutes et espoirs (Éditions Tombouctou, 2013) ; Le Mali contemporain (Éditions Tombouctou, 2014) ; Histoire contemporaine du Mali (ASHIMA, Friedrich Ebert Stiftung, 2021).
Cette soif de connaissances des Maliens est légitime. Cependant, les tentatives de révisionnisme ne sont pas bien loin comme il fut donné de le constater sur la place dans notre Histoire de la révolte pour la liberté de mars 1991 dans les débats autour de l’élaboration de la Constitution de juillet 2023. La vigilance des historiens est donc importante en ces temps de réinvention de la tradition.
La décision de décréter 2025 année de la culture s’inscrit dans cette parenthèse culturelle ouverte depuis 1962. Et le professeur Konaté rappelle justement dans son ouvrage consacré à la mémoire et à la construction nationale au Mali que « le président Konaré, qui mieux que quiconque mesure à juste valeur le rôle de la culture dans la réussite de tout projet politique ou économique d’envergure au Mali, a mis en œuvre un vaste programme culturel dont les monuments ne constituaient qu’un volet. »
Ces autres volets méritent toute l’attention des autorités de la transition. Il s’agit de lancer le projet d’écriture de l’Histoire générale du Mali ; la réhabilitation et construction des bibliothèques nationales et régionales ainsi que des centres de lecture ; la réhabilitation des lieux de sauvegarde des archives et leur numérisation. Il en va de la sauvegarde de notre mémoire collective sans laquelle il n’y a pas Histoire, ni de nation.
