La présence d’une « communauté » libanaise en Afrique de l’Ouest remonte à la fin du XIXᵉ siècle. Aujourd’hui encore, cette communauté demeure l’une des diasporas les plus anciennes et les plus influentes du continent. Si elle a largement contribué au développement commercial et économique des pays d’accueil, elle fait aussi l’objet de nombreuses rumeurs, notamment depuis la reprise des tensions israélo-libanaises en 2024.
1. Aucune preuve d’une « arrivée massive » récente
Depuis septembre 2024, plusieurs publications virales sur Facebook et X (ancien Twitter) ont affirmé qu’une « migration massive » de Libanais aurait eu lieu vers la Côte d’Ivoire et le Sénégal, en lien avec les affrontements entre Israël et le Hezbollah.
Certaines allégations faisaient état de 250 000 personnes arrivées en Côte d’Ivoire, présentées comme une « invasion économique ». Benbere n’a trouvé aucune source officielle confirmant ces allégations.
L’ambassade du Liban en Côte d’Ivoire a publié un communiqué officiel sur sa page Facebook pour démentir toute « alerte urgente » ou « menace sécuritaire » visant la communauté libanaise.
Des vérifications menées par Jeune Afrique, en octobre 2024, montrent que ces allégations ne reposent sur « rien de concret ». Le site Lavenir.ci, citant la Chambre libanaise de commerce et d’industrie en Côte d’Ivoire, écrit en novembre 2024 qu’« il y a eu entre 800 et 1000 Libanais venus s’installer en Côte d’Ivoire en 2020, seulement 3% de plus que les années précédentes ». « Le Sénégal est aujourd’hui le pays qui accueille le plus de Libanais sur son sol en Afrique. Ils sont plus de 25.000 personnes qui ont quitté Le Liban pour s’installer au pays de la Teranga », écrit le même site.
Malgré l’absence de preuves, certains comptes conspirationnistes continuent à recycler l’idée d’une prétendue « arrivée massive des Libanais en Afrique ».
2. Installation en Afrique de l’Ouest
Les premiers migrants libanais arrivent en Afrique de l’Ouest entre 1880 et 1890. Majoritairement chrétiens maronites originaires du Mont-Liban, ils fuient la pauvreté, les tensions communautaires et la conscription imposée par les autorités ottomanes.
Un premier libanais est recensé au Nigeria en 1882, mais les flux se concentrent rapidement sur les colonies françaises, notamment le Sénégal et la Guinée. En 1897, on compte une trentaine de Libanais au Sénégal, et environ 400 dans l’ensemble de l’Afrique occidentale française (AOF) en 1900, soit plus de la moitié des étrangers installés dans la région à cette époque.
Au Mali, la présence libanaise est étroitement liée à la construction du chemin de fer Dakar–Koulikoro, achevée en 1924. Des commerçants libanais s’installent dès les années 1920-1930, principalement à Bamako, dans le commerce du cuir, du textile et des produits agricoles.
Selon le chercheur Xavier Aurégan (Université catholique de Lille, IFG Lab, CQEG et IFRAE), la communauté était considérée en 2011 de taille modeste au Mali — environ un millier de personnes, naturalisées ou non – alors qu’elle était estimée entre 60 000 et 130 000 en Côte d’Ivoire, et entre 25 000 et 30 000 au Sénégal.
Des estimations plus récentes, rapportées par Jeune Afrique en 2019, confirment cet ordre de grandeur : environ 1 000 Libanais au Mali, plus de 3 000 en Guinée, 30 000 au Sénégal et plus de 100 000 en Côte d’Ivoire. Le commerce et les industries de transformation restent leurs principaux domaines d’activité
3. Les vagues migratoires
Les historiens distinguent plusieurs vagues de migration, souvent liées à des crises au Liban et à des opportunités en Afrique francophone.
Première vague (fin XIXe – 1920) : environ 30 Libanais s’installent en Afrique occidentale française (AOF). Elle était motivée par la crise économique (effondrement de la sériciculture) et les troubles ottomans. Initialement, c’étaient des colporteurs et intermédiaires commerciaux.
Deuxième vague (années 1940-1970) : post-seconde guerre mondiale, les chiites du Sud-Liban (Bekaa, Liban-Sud) fuient l’instabilité. Elle s’est accélérée avec les indépendances africaines (années 1960), entraînant un flux vers la Côte d’Ivoire et le Sénégal, où les Libanais deviennent indispensables dans le commerce de l’arachide, du café et du cacao.
Troisième vague (1975-1990) : la guerre civile libanaise provoque un exode massif (jusqu’à 1 million de départs). Ils se sont diversifiés, pas seulement dans le commerce, mais aussi dans l’industrie et les services. Environ 90 000 Libanais rejoignent l’Afrique de l’Ouest entre 1974 et 2000.
Quatrième vague (années 1980-2000 et récente) : les crises économiques libanaises (post-2006, explosion de Beyrouth 2020) ont poussé des ressortissants à émigrer en Afrique de l’Ouest.
Au Mali, les vagues sont plus limitées, liées aux mouvements régionaux depuis le Sénégal.

