Corruption au Mali : ce que changent vraiment les initiatives citoyennes
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Corruption au Mali : ce que changent vraiment les initiatives citoyennes

En un an, des dizaines de jeunes, de journalistes et de professionnels de santé ont lancé, de Sikasso à Koutiala en passant par Bougouni et Bamako, des campagnes citoyennes contre la corruption. Portées par le projet LUCCEI 2 et relayées par « Benbere », ces initiatives affichent des taux de changement de comportement impressionnants dans leur propre bilan. Reste à savoir ce qu’il en restera une fois la caméra éteinte.

A Sikasso, le déclic est parti d’un incident ordinaire. « En 2024, un ami s’est rendu à la mairie pour chercher un certificat de vie collective, un document administratif demandé par l’INPS [Institut national de prévoyance sociale, ndlr]. Comme il avait dit à la réceptionniste qu’il en avait besoin urgemment, elle lui a demandé de payer 7 000 FCFA pour un document qui en coûtait 200 F CFA. Il ignorait, à ce moment-là, le prix réel de ce document », témoigne Natiengueba Diarra, journaliste.

Elle en a tiré un panel citoyen, « Corruption sous les projecteurs », tenu en octobre 2025 au centre culturel Art Manuel, prolongé par une campagne numérique baptisée « Un Mali sans corruption est possible ». Vingt-trois jeunes y ont participé directement, huit filles et quinze garçons, et la campagne a touché environ un millier de personnes en ligne.

À Bougouni, Julio Diarra a choisi la scène plutôt que le micro institutionnel. Son initiative « Culture, gage de l’intégrité » a mêlé une émission sur la radio Bougouni Kounkan, suivie par près d’un millier d’auditeurs, et une soirée de théâtre et de slam à la préfecture, le 17 janvier, devant 49 personnes, essentiellement des jeunes.

À Bamako, Dr Fatoumata Dicko, médecin de son état, a préféré utiliser les réseaux sociaux pour sensibiliser les gens contre la corruption qui mine le secteur de la santé. « Mais il y a aussi une forme de banalisation de certaines pratiques, insiste Dicko. Des patients peuvent payer sans savoir que ce paiement est anormal ou illégal, tandis que certains comportements sont parfois considérés comme faisant simplement partie du fonctionnement habituel des services de santé. C’est justement cette méconnaissance que nous avons voulu combattre à travers l’initiative ».

Ses capsules vidéo sur la « Transparence Santé », diffusées sur TikTok et Facebook, cumulent plus de 250 000 vues, 417 commentaires et 561 partages. Elles décrivent sans détour les pratiques que patients et personnel finissent par juger normales : paiements informels, ordonnances fictives, médicaments détournés.

À Koutiala enfin, Abdoulaye Coulibaly a ciblé les « frais de facilitation » dans les services publics et les centres de santé communautaires. Sa campagne, menée les 26 et 27 janvier, a mobilisé 114 personnes et permis de relancer des comités de gestion des plaintes tombés en sommeil.

Un projet aux chiffres conséquents

Ces initiatives s’inscrivent dans le Projet d’appui à la lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite (LUCCEI 2, composante Société civile) du PNUD financé par l’ambassade des Pays-Bas, conduit de juillet 2023 à juin 2026. Benbere y intervient comme partenaire de mise en œuvre, chargé d’informer et de mobiliser la population sur la corruption.

Selon l’évaluation réalisée par Benbere, entre fin 2025 et début 2026, 48 initiatives locales ont été soutenues à travers le pays — dix à Ségou, seize à Bamako, huit à Koutiala, cinq à Sikasso, cinq à Koulikoro, quatre à Bougouni — pour un total revendiqué de 4 200 personnes touchées sur le terrain, dont près de 1 970 femmes. Vingt-cinq blogueurs et journalistes ont été formés, huit débats publics organisés, et près de quatre-vingt-dix contenus publiés en ligne. Pour mesurer l’impact, Benbere a interrogé 433 bénéficiaires directs par téléphone et sondé 426 abonnés de sa page Facebook.

Les chiffres de cette évaluation sont spectaculaires : 96 % des participants aux débats « Benbere-Benkan » disent que leur perception de la corruption a changé, et 99 % affirment avoir modifié un comportement concret. C’est le cas de Binta Camara, à Koulikoro, qui explique avoir cessé de verser 2 000 francs CFA aux agents de la mairie pour accélérer la délivrance de ses documents. Du côté des porteurs d’initiatives eux-mêmes, 100 % estiment avoir provoqué un changement d’attitude chez leurs bénéficiaires, avec une note moyenne de 8 sur 10 pour l’impact perçu sur leur communauté.

L’application citoyenne Kenekanko et les numéros verts de l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite sont, selon l’étude, de mieux en mieux connus. Le rapport classe les changements observés : 35 % des répondants disent avoir renforcé leur vigilance et refusé de petits arrangements, 25 % avoir sensibilisé leur entourage, 18 % exiger désormais des reçus ou le respect des procédures.

Le défi de la pérennité

Les résultats des initiatives de sensibilisation sont impressionnants, mais le combat contre la corruption est loin d’être gagné. « Parler ouvertement de corruption dans le milieu sanitaire peut facilement être mal interprété. Nous avons donc dû faire preuve de prudence dans certains messages, ce qui a conduit à une certaine autocensure », témoigne Fatoumata Dicko. Elle reconnaît ne pas disposer d’outils pour vérifier si la sensibilisation se traduit par un changement durable.

Pour Natiengueba Diarra, l’un des obstacles à la lutte contre la corruption est la résignation. « Il y a cette tendance à se dire que ma seule voix ne changera pas les choses », se désole-t-elle.

Pour Julio Diarra, le plus grand défi est la pérennité de telles initiatives. « Ce concept devrait être pérenne, porté par la même approche et la même philosophie, pour produire un résultat mesurable dans la durée », observe-t-il.

L’évaluation de Benbere va dans le même sens. Elle admet que le changement de comportement, par nature, prend du temps, et que la sensibilisation devra s’étendre à davantage de localités pour dépasser l’effet d’annonce.

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