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« L’islamisation de la démocratie se trouve au cœur de la démarche de Mahmoud Dicko »

Les leaders religieux parmis lesquels l’imam Mahmoud Dicko ont appelé à la mobilisation à Bamako, ce 5 avril, pour « envoyer un message au président IBK » dont ils dénoncent la gouvernance dans un contexte marqué par la dégradation de l’environnement sécuritaire, notamment dans le centre du pays. Chercheur associé au  laboratoire Les Afrique dans le monde (LAM) à Sciences po Bordeaux, Boubacar Haïdara, Docteur en géographie humaine qui a soutenu une thèse intitulée « Les formes d’articulation de l’islam et de la politique au Mali », décrypte pour Benbere les enjeux actuels de ce que certains appellent « un bras de fer » entre les leaders religieux et le pouvoir.

Aujourd’hui, les leaders religieux maliens participent pleinement à l’élaboration des règles qui régissent la société. Si aujourd’hui on n’aperçoit pas dans leur démarche une volonté affichée de conquérir le pouvoir, ils s’attèlent toutefois, dans la mesure de leurs moyens, à peser sur les processus électoraux. C’est à dire à porter au pouvoir, ou à y contribuer massivement, le candidat qui saura le mieux représenter la cause religieuse, ou du moins qui saura le plus le promettre. Généralement deux cas de figures peuvent, à postériori, apparaître.

Dans le premier, les religieux, conscients de leur influence, entendent s’immiscer dans le fonctionnement du politique. Ils peuvent ainsi être inclus dans le débat public. Par exemple, certains observateurs sont allés jusqu’à dire que la tentative d’IBK, à travers la réforme constitutionnelle, de s’arroger le droit de nommer 1/3 des sénateurs, visait simplement à récompenser des leaders religieux qui lui sont acquis, et qui ont contribué à son accession au pouvoir.

Dans le second, il peut s’avérer que les associations musulmanes aient simplement servi d’instrument électoral. Comme l’a déjà très bien souligné Marie Miran-Guyon, dans son ouvrage Islam, histoire et modernité en Côte d’Ivoire, le Haut conseil islamique pourrait entrainer des usages politiques du religieux, même s’il ne s’agit pas pour l’État d’islamiser les institutions.

De possibles désillusions

Dans ce cas donc, après l’élection du candidat soutenu par les musulmans, les leaders religieux sont maintenus hors du jeu politique. Les désillusions peuvent ainsi très vite apparaître, ce qui engendre des tensions de divers ordres (peut-être comme celles que nous vivons actuellement au Mali). Les tensions sont très certainement à mettre aussi, en partie, sur le compte des intérêts personnels.

Si en 2013 les mouvements islamiques ont massivement, et incontestablement, contribué à porter IBK au pouvoir, l’élection de 2018, quant à elle, nous offre l’occasion de réévaluer les dynamiques politiques de l’islam au Mali. Cela, parce qu’IBK, même s’il ne semble pas avoir bénéficié d’un soutien des religieux égal à celui de 2013, et sans égard à la crédibilité du scrutin, fut brillamment reconduit au poste de président. Les questions que pose ce constat sont : la grande influence des leaders religieux sur le terrain politique se serait-elle étiolée ? Les fidèles ont-ils cessé d’obéir aux consignes de votes de leurs leaders ?

Je ne pense pas que la ferveur religieuse sur les questions sociétales se soit interrompue à quel que moment que ce soit (sous les différents régimes qui se sont succédés). On se rappelle des mouvements sociaux, menés par les religieux, qui ont affecté le mandat d’Amadou Toumani Touré (ATT), autour des débats sur la réforme du Code des personnes et de la Famille.

Des réformes confrontées à des idéologies conservatrices

Sur la question précise de l’homosexualité, on se rappelle aussi que, sous le premier mandat d’IBK, Mahmoud Dicko avait interprété l’attentat contre l’hôtel Radisson Blu, en 2015, comme « une punition de Dieu contre un monde perverti par l’homosexualité ». Quel sort fut réservé au Procureur Tessougué qui avait qualifié ces propos d’apologie du terrorisme, et qui s’est livré à une joute oratoire avec l’imam Dicko ? Il fut simplement limogé par le président Keïta.

Depuis la transition démocratique au début des années 1990, le Mali a connu une dynamique musulmane qui a donné lieu à des débats qui ont énormément pesé sur les capacités de l’État. Parmi les sujets débattus figurent notamment la question de l’excision, la place de la femme au foyer, la peine de mort, la question de l’âge légal du mariage et plus généralement le Code des personnes et de la famille. Ce qu’on constate, c’est que des réformes politiques, ou sociales, initiées par l’État, sont souvent confrontées à des idéologies conservatrices portées par les organisations religieuses qui militent pour un ordre social engageant non seulement leurs membres, mais l’ensemble de la société.

En tout état de cause, le positionnement sur les questions sociétales est le rôle qui sied en premier lieu aux religieux, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. La position du Pape sur l’enseignement de la « théorie du genre » dans les écoles françaises, ou encore sa promotion de la chasteté plutôt que l’utilisation du préservatif auprès des jeunes (dans le contexte de la lutte contre le sida), au risque de s’attirer les foudres des politiques, sont assez illustratives.

Positionnement politique

En ce qui concerne ses prises de position sur des questions hautement politiques, dans une interview accordée à Jeune Afrique, en juillet 2012, Mahmoud Dicko affirmait : « Nous sommes dans un pays à 90 % musulman et à 100 % croyant. Au nom de quoi devrait-on ignorer le fait religieux ? […] Notre pays doit s’inventer un mode de gouvernance qui accorde plus de place à nos valeurs et à nos réalités. »

Mahmoud Dicko semble mettre son positionnement politique sous le compte de ce qu’Ahmed Rissouni désigne sous l’expression du « pouvoir de la majorité en islam ». Rissouni, dans son ouvrage Le pouvoir de la majorité en islam, mentionne qu’il incombe à la majorité de musulmans de faire obstacle aux gouvernants despotes. Il explique qu’il est important pour les musulmans de ne pas être dirigés par des gouvernants qui ignorent leurs aspirations.

Le pouvoir de la majorité étant l’essence même du processus démocratique, on pourrait dire que l’islamisation de la démocratie se trouve ainsi au cœur de la démarche de Mahmoud Dicko.

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