Publié en janvier 2026, « Au-delà des dogmes » du père Lambi Lokolwa Eyombi, missionnaire à Bamako, s’attache à poser les bases d’un dialogue durable entre chrétiens et musulmans. Un livre exigeant, qui ne contourne pas les désaccords théologiques.
En janvier 2026, Lambi Lokolwa Eyombi, prêtre de la congrégation des Missionnaires d’Afrique en poste à Bamako, a publié Au-delà des dogmes, le chemin de la rencontre entre chrétiens et musulmans. L’auteur y cherche les bases d’un dialogue fécond, préalable à une paix solide, alors que la montée de certains courants extrémistes menace le vivre-ensemble qui a toujours caractérisé le Sahel.
Originaire de la République démocratique du Congo, le père Lambi s’inscrit dans une longue tradition : depuis leur fondation en Algérie par le cardinal Charles Lavigerie en 1868, les Missionnaires d’Afrique placent le dialogue avec les musulmans au cœur de leur mission.
Un héritage partagé
L’ouvrage compte quatre parties. La première explore les origines abrahamiques communes : les deux religions reconnaissent Abraham (Ibrahim) pour ancêtre, ainsi que de nombreux prophètes, dont Jésus et Marie. J’ai été amusé d’apprendre que le Coran prête à Jésus (Issa) des miracles absents de la Bible chrétienne. Pour l’auteur, « si leurs fonctions diffèrent selon les Écritures, leur présence sacrée dans les deux traditions religieuses témoigne d’une reconnaissance mutuelle de la sainteté et de l’action divine dans l’histoire ».
La deuxième partie est la plus courageuse : elle s’attaque aux lignes de fracture entre islam et christianisme « pour les dépasser ». Pour les chrétiens, Jésus est le Fils de Dieu et nul n’accède au paradis sans passer par lui. Pour les musulmans, Isa, fils de Mariam, est un prophète parmi d’autres : Dieu ne saurait avoir de fils.
La Trinité est l’autre « scandale ». Le Coran reproche aux chrétiens d’associer Jésus et Marie à Dieu, alors qu’Allah ne peut avoir d’associé. Le père Lambi y voit un « malentendu historique » : les chrétiens n’ont jamais tenu Marie pour une divinité. Selon lui, « en condamnant cette croyance, le Coran protège en réalité le monothéisme contre une forme de polythéisme », probablement nourrie par les Collyridiens, secte antique qui vénérait Marie comme une déesse. La mise au point n’efface pas tout : pour l’islam, ceux qui se disent chrétiens donnent des « associés » à Allah, et le Coran promet aux « associateurs » le feu de l’Enfer.
L’auteur rappelle la doctrine catholique tirée de Matthieu 28, 19 : « Allez donc ! De toutes les nations faites des disciples, baptisez-les au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ». Lambi Lokolwa explique que pour le dialogue avec l’islam, il est important de noter que « le texte utilise le mot « Nom » au singulier et non « aux noms » au pluriel. Pour l’exégèse chrétienne, c’est la preuve grammaticale de l’Unité : il y a trois Personnes mais un seul Nom, une seule autorité, une seule essence ». Pas sûr que cette mise au point suffise à lever un malentendu historique !
Le père Lambi reste convaincu que « ces fractures ne sont pas des impasses mais des lieux de Révélation » : « Comprendre la logique de l’autre, ce n’est pas renoncer à sa propre vérité, c’est accepter que Dieu puisse être contemplé sous des angles différents. »
Agir ensemble
La troisième partie examine ce que chrétiens et musulmans peuvent faire ensemble sans renier leur identité, à commencer par la laïcité, qui doit garantir la liberté et l’égalité de culte à toutes les communautés. Les sociétés islamiques ont longtemps fonctionné selon la dhimma, qui accordait aux « Gens du Livre » (chrétiens et juifs) une protection en échange d’une allégeance et d’un impôt spécifique. L’auteur trouve que ce système est jugé obsolète par des théologiens musulmans eux-mêmes, même s’il a permis une coexistence en temps de conflits confessionnels. Or « la dignité de l’homme n’est pas un octroi que la majorité concède à la minorité, mais un attribut inaliénable de chaque citoyen ».
L’auteur cite la Déclaration de Marrakech sur les droits des minorités religieuses dans le monde islamique, adoptée en 2016 par des centaines d’oulémas, de muftis et d’intellectuels musulmans. Elle appelle à réformer les législations des pays à majorité musulmane pour que la religion cesse d’être un critère de discrimination.
Pour le père Lambi, la réponse est l’intelligence : « L’extrémisme, loin d’être le fruit d’une ferveur religieuse, s’avère bien souvent le symptôme d’une amnésie spirituelle et d’une indigence intellectuelle. » Il suggère de lire les textes sacrés avec recul et rigueur, pour que des phrases sorties de leur contexte ne justifient pas l’injustifiable. Il plaide pour une « éducation à l’altérité » : histoire des religions à l’école, formation commune de leaders chrétiens et musulmans. Autre terrain d’entente : l’écologie, les croyants étant les « gardiens de la création ».
Un souffle commun
Dans la quatrième partie, l’auteur propose de « cultiver l’avenir » en s’appuyant sur le souffle intérieur des deux traditions. Les grands mystiques, constate-t-il, parlent une langue commune : celle de l’amour désintéressé et de la maîtrise de soi. En lisant ces pages, je n’ai cessé de penser à Vie et enseignement de Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, d’Amadou Hampâté Bâ, où chaque parole du maître de la tijaniyya résonne presque mot pour mot avec celles du Christ prêchant l’amour du prochain. L’art, l’architecture et la musique sacrée offrent d’autres ponts pour admirer la beauté d’une religion qu’on ne pratique pas.
Ce livre me paraît le signe que le dialogue entre les religions est nécessaire, mais qu’il exige des efforts intellectuels dont on ne peut faire l’économie. Diplômé de l’Institut pontifical d’études arabes et d’islamologie de Rome, le père Lambi met sa connaissance de l’arabe et du Coran au service d’une cause urgente. Espérons que son travail suscitera des vocations, chez les chrétiens comme chez les musulmans, pour étudier non seulement sa propre religion, mais aussi celle de l’autre.
Peut-être que cette connaissance mutuelle permettra, comme le souhaitait Tierno Bokar, le sage de Bandiagara, « la venue de l’ère de réconciliation entre toutes les confessions de la terre, de l’ère où ces confessions unies s’appuieront les unes sur les autres pour former une voûte morale, de l’ère où elles reposeront en Dieu par trois points d’appui : Amour, Charité, Fraternité ».
Lambi Lokolwa Eyombi, Au-delà des dogmes, le chemin de la rencontre entre chrétiens et musulmans, Les Éditions Eichenblatt, 2026
