Au-delà de l’agitation sur les réseaux sociaux, les fuites de « sextapes » posent le problème de la sécurité numérique
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Au-delà de l’agitation sur les réseaux sociaux, les fuites de « sextapes » posent le problème de la sécurité numérique

Les réseaux sociaux maliens sont de plus en plus agités par des scandales liés à des fuites de « sextapes », qui impliquent parfois des célébrités ou de simples citoyens. À chaque nouvelle diffusion, deux camps s’affrontent. D’un côté, ceux qui appellent à l’empathie et, de l’autre, ceux qui condamnent et blâment les personnes concernées.

« Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre ». Cette phrase célèbre vient de l’Évangile de Jean (Jean 8, 7), où Jésus répond aux Pharisiens qui veulent lapider une femme adultère. Sur les réseaux maliens, telle est la position que certains défendent. « Nous devons avoir de la retenue face à la divulgation de certaines images qui peuvent nuire éternellement aux personnes en cause. », affirme Moussa Balla Mariko, défenseurs des droits humains.  Mariko trouve que c’est de la pure méchanceté de se réjouir de ces fuites d’images. « Nul ne mérite d’être exposé ainsi. J’ai énormément de compassion envers les personnes exposées. Les conséquences sont indescriptibles et les séquelles resteront à vie », se désole-t-il.

Pour d’autres, toute personne exprimant de l’empathie envers les victimes a forcément des choses à cacher. Dans une vidéo tiktok, l’animatrice Sakona Niane, alias « Gims de Soumaila », déclare : « Toutes les femmes ne sont pas frivoles, mais soutenir la frivolité revient à être complice. » Elle affirme que cela ne pourrait jamais lui arriver. D’autres encore, dans la même veine, se désolidarisent ici des victimes de fuites de « sextapes », en ciblant particulièrement les femmes mariées.

Pourtant, peu importe les circonstances, l’impact d’une fuite reste dévastateur. Alice K., une victime, témoigne : « Je savais que c’était risqué, mais par amour et confiance, je n’ai pas su dire non. » Depuis la diffusion de ses images par l’un des amis de son ex-petit ami, elle n’a eu aucune réaction publique et s’est contentée de décrocher des réseaux sociaux pendant trois ans « La plaie n’est pas totalement guérie, mais elle n’est plus ouverte », reconnait-elle. Une réaction parmi tant d’autres face à un acte de violence.

Failles humaines et techniques

« La première faille est souvent humaine. Les contenus dits anonymes comportent fréquemment des éléments identifiables : tatouages, meubles, paysages, voix. De plus, les métadonnées, ces informations invisibles intégrées aux photos et vidéos (lieu, date, appareil utilisé), peuvent suffire à révéler l’identité d’une personne. », explique Fatimata Diakité, facilitatrice et consultante en protection numérique et en sécurité holistique. Cependant, elle précise que le maillon le plus fragile reste la confiance.

Une relation intime peut évoluer vers une rupture conflictuelle, donnant lieu à des actes de vengeance comme le « revenge porn » ou le chantage. Ces situations sont courantes et leurs impacts psychologiques sont lourds. « Le téléphone sans mot de passe sécurisé, contenus stockés sans précaution, appareil partagé ou réparé sans effacement préalable des données. La revente de téléphones non réinitialisés ou l’utilisation de dispositifs dans les cybercafés sont autant de contextes à risque », poursuit-elle.

Dans certains cas, les contenus sont produits sans consentement, filmés à l’insu des victimes ou sous la contrainte – il s’agit alors d’une agression et non d’une simple négligence numérique, explique l’experte.

Protéger ses données

Pour protéger nos données sensibles, Fatimata Diakité préconise la sécurisation du téléphone avec un mot de passe complexe et d’éviter de le prêter déverrouillé. « Désactiver les sauvegardes automatiques dans le cloud pour les fichiers sensibles. Pour l’envoi, les applications classiques comme WhatsApp ou Messenger sont à éviter. Signal, messagerie chiffrée, est recommandée, car limite les métadonnées collectées, bloque les captures d’écran et permet d’envoyer des messages éphémères. »

Pour le stockage, la consigne prioritaire est de ne pas conserver les contenus. En cas de besoin absolu, « l’usage d’outils de chiffrement fiables comme Cryptomator est préférable.  Ce logiciel crée un dossier sécurisé dont les fichiers sont illisibles sans mot de passe. Il est aussi possible d’activer le chiffrement natif du téléphone dans les paramètres. Néanmoins, même les meilleures protections ne garantissent pas une sécurité totale : une fois un contenu partagé, son contrôle échappe à l’émetteur. », précise Fatimata Diakité.

Au Mali, peu de citoyens sont formés à ces pratiques. L’éducation numérique reste absente des cursus scolaires, et les campagnes de sensibilisation sont rares. La cybersécurité est souvent perçue comme un domaine réservé aux experts, alors qu’elle devrait être une compétence de base. « Tant que la prévention restera absente, les sextapes continueront d’exposer des vies entières. La sécurité numérique n’est pas un luxe ni une spécialité, c’est une nécessité. », conclut-elle.

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