Dans un pays où le débat public se joue désormais en ligne, l’absence de cadre juridique clair favorise les dérives. Plusieurs pays africains ont déjà amorcé des réponses combinant éthique numérique et loi.
Au Mali, les réseaux sociaux sont devenus à la fois un espace d’expression et un foyer de dérives inquiétantes. Entre 2020 et 2024, plusieurs crises politiques et sociales y ont été amplifiées par la diffusion de fausses informations, de discours de haine ou d’atteintes à la vie privée. Sans cadre de régulation clair, tout circule — et parfois, tout dérape.
Un vide juridique persistant
Aujourd’hui, aucun texte ne régit spécifiquement les usages des réseaux sociaux au Mali. Certes, le Code pénal et la loi sur la cybercriminalité adoptée en 2019 sanctionnent certains délits, mais ils ne prévoient ni mécanisme de prévention, ni véritable responsabilisation des acteurs numériques.
Résultat : les plateformes sont livrées à elles-mêmes, et les utilisateurs n’ont ni repères, ni protection claire. Plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest ont déjà pris des initiatives pour tenter d’encadrer ces espaces de communication devenus incontournables.
En Côte d’Ivoire, la Haute autorité de la communication audiovisuelle (HACA) a lancé, en 2022, une Charte des réseaux sociaux qui engage blogueurs, influenceurs et médias à respecter sept principes : exactitude, respect de la dignité, transparence, protection des données, droit d’auteur, débat constructif et responsabilité sociale. Une trentaine de créateurs l’ont signée, obtenant une attestation symbolisant leur engagement éthique.
« Signer, c’est un gage de crédibilité », confie un blogueur ivoirien. Au Sénégal, le gouvernement prépare une loi pour intégrer les réseaux sociaux dans le champ du régulateur, face aux dérives observées. « Aucun média, y compris numérique, ne devrait échapper à la régulation », souligne Mamadou Ndiaye, président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA), joint par Benbere.
Au Bénin, le nouvel Observatoire de la déontologie et de l’éthique dans les médias a inclus les réseaux sociaux dans son Code d’éthique, imposant vérification et modération des contenus.
Ces expériences montrent qu’une régulation équilibrée — combinant éducation, autorégulation et cadre légal — peut renforcer la responsabilité numérique sans brider la liberté d’expression.
Charte ou loi ? Le débat malien
Au Mali, la question n’est pas tant de savoir s’il faut réguler – mais comment. Faut-il une charte de bonne conduite ou une loi contraignante ?
Pour Sadou Yattara, spécialiste en éducation numérique, anciennement expert à la Haute autorité de la communication (HAC), « une charte ne peut fonctionner que si les utilisateurs s’en emparent. Là, c’est de l’autorégulation. Ce qu’il nous faut, c’est une loi qui s’applique. »
Selon lui, des textes pour réguler les réseaux sociaux sont déjà en gestation au sein de la HAC, qui a effectué des missions d’étude à l’étranger pour s’inspirer de modèles existants. Yattara plaide aussi pour une responsabilité différenciée : « On ne saurait que délimiter, situer par exemple des seuils de responsabilité à certains influenceurs qui ont un certain nombre d’abonnés. » Autrement dit, les influenceurs majeurs devraient être suivis de plus près, au même titre que des médias.
Cette position illustre un débat plus large : faut-il privilégier l’éducation citoyenne ou l’encadrement légal ? La réponse se situe peut-être entre les deux — une charte pour responsabiliser et une loi pour protéger et sanctionner.
Dans un Mali où le débat public se joue désormais en ligne, laisser les réseaux sociaux sans boussole, c’est accepter que la désinformation, la haine et la manipulation en fixent les règles. Le moment est venu d’écrire, ensemble, notre propre code de conduite numérique avant que d’autres ne l’écrivent à notre place.
