« Terrorisme » au Mali : ce que révèlent quelques études sociologiques
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« Terrorisme » au Mali : ce que révèlent quelques études sociologiques

Il y a quelques semaines, une publication sur Facebook pointait que la dimension sociologique constituait « l’angle mort des analyses » sur le « terrorisme » au Mali. Elle a suscité une controverse, qui a conduit « Benbere » à explorer quelques travaux consacrés à la question. Nous avons recensé plus d’une vingtaine de livres, articles scientifiques et rapports publiés depuis 2013 par des chercheur.e.s malien.ne.s et étranger.es – pour comprendre les ressorts profonds de la violence armée au Mali. Entre conflits « locaux », frustrations sociales, criminalité transfrontalière et fragilité de l’État, ces recherches convergent vers une même conclusion : ce qu’on appelle le « terrorisme » dépasse largement la seule question religieuse et s’inscrit dans des dynamiques locales, régionales et internationales.

Depuis le début de la crise sécuritaire en 2012, le terrorisme au Mali est devenu un important sujet de recherche dans le champ des sciences sociales et au-delà. Des chercheur.e.s ont tenté de comprendre les causes profondes de la violence armée, particulièrement dans les portions septentrionales et centrales du pays. L’ensemble de ces travaux montre que ces mobilisations armées prospèrent sur plusieurs facteurs au Mali, complexes et qu’on ne peut réduire à la seule question religieuse.

1. Conflits communautaires et dynamiques sociales

La première grande catégorie de publications concerne les conflits dits communautaires dans le centre du Mali. Les recherches de Boukary Sangaré montrent que l’implication de certains Peuls dans le djihadisme au Mali ne relève pas d’une identité « naturellement violente », mais d’un ensemble de facteurs sociaux, économiques et politiques.

Les conflits entre éleveurs et agriculteurs se sont aggravés avec la pression démographique, le changement climatique et la marginalisation des nomades. L’affaiblissement de l’État, les injustices perçues, et les transformations sociales ont favorisé les recrutements djihadistes, comme l’a montré International Crisis Group dans un rapport sur le Mali central. Les groupes armés exploitent ces frustrations locales. Enfin, des références historiques et religieuses, comme l’héritage du califat de Macina, contribuent parfois à légitimer les discours djihadistes auprès de certaines populations.

D’autres chercheurs comme Jacky Bouju ou Cédric Jourde montrent également que les frustrations sociales, les rapports de domination et les inégalités au sein des communautés ont favorisé l’implantation des groupes djihadistes dans certaines zones de la région de Mopti. Ibrahima Poudiougou et Giovanni Zanoletti (auteur Le djihad de la vache. Pastoralisme et formation de l’Etat au Mali, Karthala, 2023) rendent ainsi compte des modalités de politisation des tensions foncières, et qui constituent un terreau fertile à des mobilisations violentes à travers des registres ethniques, religieux.

Ces études concluent que les violences actuelles trouvent souvent leurs racines dans des conflits anciens entre agriculteurs et éleveurs, aggravés par l’absence de réponse de l’État et la faiblesse des mécanismes traditionnels de médiation.

2. Causes socio-économiques

Une autre catégorie importante de publications analyse les facteurs économiques et sociaux qui poussent certains jeunes à rejoindre les groupes armés radicaux. L’étude Jeunes djihadistes au Mali : guidés par la foi ou par les circonstances ?, publiée en 2016 par l’Institut d’études de sécurité (ISS),  montre que l’engagement dans les groupes dits terroristes est souvent lié à la pauvreté, au chômage, à l’absence de perspectives économiques ou au sentiment d’abandon par l’État.

Le sociologue Brema Ely Dicko, contacté par Benbere et qui a contribué à cette étude, confirme cette tendance. Selon lui, la majorité des jeunes qui rejoignent les groupes qualifiés de terroristes ne le font pas principalement pour des raisons religieuses. Beaucoup sont motivés par des frustrations sociales, les injustices locales, le manque de mobilité sociale ou les conflits avec les autorités administratives et coutumières.

Il évoque notamment les frustrations des jeunes contre certains maires, juges ou élites locales, ainsi que le désir de certains groupes marginalisés d’améliorer leur statut social. Pour le chercheur, la lutte contre le terrorisme passe donc aussi par des réponses sociales concrètes. Il estime que les communautés abandonnées, les jeunes sans perspectives et les populations marginalisées doivent retrouver des raisons de croire en l’avenir grâce à l’accès à l’éducation, à l’emploi, à la santé et aux services sociaux de base.

L’ISS a aussi analysé, dans un rapport en 2021, les logiques d’association des femmes, ainsi que la place et le rôle qu’elles jouent dans les stratégies (recrutement, implantation, opération) des groupes armés radicaux se réclamant de l’islam.

3. Trafics illicites et économie criminelle

Plusieurs recherches sociologiques mettent aussi en évidence les liens entre terrorisme et criminalité transfrontalière. Les travaux de Serigne Bamba Gaye montrent que les groupes dits djihadistes entretiennent des relations avec les réseaux de contrebande et les trafics illicites dans le Sahel.

Selon ces études, comme celui de l’Institut d’études de sécurité (ISS) en 2019 sur les liens entre conflits locaux, criminalité transfrontalière et extrémisme violent, le trafic de carburant, d’armes, de drogue ou de bétail contribue au financement des groupes armés dits djihadistes et renforce leur capacité d’influence dans plusieurs régions du Mali.

Mohamed Amara insiste, lui aussi, sur le caractère transnational des alliances actuelles. Selon lui, les nouvelles connexions entre groupes armés dits terroristes et mouvements politico-militaires dans la région montrent que la crise sécuritaire dépasse largement les frontières nationales et nécessite des réponses coordonnées entre États sahéliens.

4. État, gouvernance et réponses politiques

Une autre série de publications s’intéresse aux insuffisances de l’État malien et aux réponses politiques face à la crise. Aly Tounkara, co-auteur du djihad à Ke-Macina dans le centre du Mali : prosélytisme religieux ou enjeux socio-économiques ? (L’Harmattan, 2019, avec Bassirou Gaye), analyse notamment la question du dialogue avec les groupes terroristes et critique les limites des approches uniquement militaires.

Les études consacrées à l’Accord d’Alger et à la gouvernance montrent également que la corruption, l’injustice et le déficit de présence de l’État ont favorisé la perte de confiance des populations envers les autorités publiques.

Mohamed Amara estime, lui aussi, qu’il n’existe pas de solution strictement nationale ou militaire au phénomène. Selon lui, la « lutte contre le terrorisme » doit s’inscrire dans « un plan de maîtrise sécuritaire global » impliquant les États, les organisations régionales et internationales, mais aussi les acteurs politiques, associatifs et syndicaux.

Il défend également la nécessité d’ouvrir des espaces de dialogue avec les populations et les groupes qui se reconnaissent encore dans les États sahéliens afin de sortir durablement de la guerre. Pour lui, les populations civiles demeurent les premières victimes des violences, des humiliations, des exclusions et des massacres commis dans les zones touchées.

Brema Ely Dicko avance également l’idée d’un dialogue ciblé. Selon lui, il faut discuter avec les communautés qui souhaitent la paix, les leaders locaux et les jeunes marginalisés, mais sans céder face aux groupes qui cherchent à détruire l’État malien. Pour lui, la véritable bataille est celle de la confiance : confiance dans l’État, dans la justice et dans l’avenir.

5. Conséquences humaines et sociales

Enfin, plusieurs études se concentrent sur les conséquences sociales du terrorisme sur les populations civiles. Les rapports de la FIDH (Fédération internationale des droits humains) montrent que dans certaines localités du centre du Mali, victimes et auteurs de violences continuent parfois de vivre ensemble malgré les traumatismes.

D’autres recherches analysent les déplacements forcés, l’impact de la crise sur les femmes et les transformations des rapports sociaux dans les communautés touchées.

Les études évoquent également l’évolution des modes opératoires des groupes armés radicaux. Selon Brema Ely Dicko, les premières cibles étaient surtout les forces étrangères et les militaires. Progressivement, les groupes terroristes ont commencé à viser les collaborateurs présumés de l’armée, puis certaines élites locales accusées de soutenir l’État.

Mohamed Amara rappelle que ces violences ont des conséquences humaines profondes pour les populations : humiliations, exclusions, assassinats ciblés et destruction du tissu social local. Selon lui, la paix durable suppose de « penser le futur de la région dans le sens du mieux vivre ensemble entre les populations ».

Ces travaux montrent que le terrorisme provoque non seulement des pertes humaines, mais aussi une profonde fragilisation du tissu social et des relations de confiance dans les communautés.

6. Le terrorisme dépasse la seule question religieuse

Malgré la diversité des approches, la plupart des chercheur.e.s arrivent à une même conclusion : le « terrorisme » au Mali est le résultat d’un ensemble de facteurs sociaux, économiques, politiques.

Les études montrent que les réponses strictement militaires restent insuffisantes. Pour stabiliser durablement le Mali, ces travaux recommandent de renforcer la justice sociale, de créer des opportunités pour les jeunes, de restaurer la confiance envers l’État et de promouvoir le dialogue entre les communautés.

Comme le résume Brema Ely Dicko, « le terrorisme au Mali ne se vaincra pas seulement par les armes ». Pour lui, la priorité est de « guérir les blessures de la société » en investissant dans l’éducation, la santé, l’emploi et la justice, afin de redonner aux populations une raison de croire à la paix plutôt qu’à la victoire.

Mohamed Amara partage cette analyse et estime qu’une sortie durable de la crise passe nécessairement par une approche collective, régionale et inclusive, capable d’associer sécurité, dialogue politique et reconstruction du lien social dans l’ensemble du Sahel.

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