Mali Espace interpellation démocratique
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Au Mali, l’Espace d’interpellation démocratique au creux de la vague

Après plusieurs années de pratique de l’Espace d’interpellation démocratique, le constat est alarmant. Si l’EID a rétabli de nombreuses personnes dans leurs droits, il reste que l’initiative perd de son intérêt aux yeux des citoyens année après année. Le blogueur Amadou Maïga nous explique pourquoi.

L’Espace d’interpellation démocratique (EID), créé sous la première mandature de la 3e République, a pour objet d’informer les opinions publiques nationales et internationales de l’état de la situation des droits humains dans notre pays. L’EID a aussi pour mission de contribuer de manière active et pédagogique à l’installation d’une culture démocratique nationale et impulser de façon significative la politique de promotion et de protection des droits et libertés des citoyens.

Le 10 décembre dernier, a eu lieu au palais de la culture, Amadou Hampâté Ba, la 23e édition de l’évènement considéré par Souleymane Gakoye Maïga, membre du Conseil supérieur de la diaspora malienne (CSDM), comme « un « dialogue en la mineur » entre administration et administrés ».

Constat alarmant

Cette année, un constat alarmant s’est imposé à moi : la table de l’EID croule sous plusieurs dossiers datant de deux, trois voire quatre ans. Toutes choses qui ont déçu certains participants dont l’Association Soleil-Etoile de Kalanban-coro, au sud-est du district de Bamako. Pour cette association, si le foncier reste au cœur des interpellations, c’est parce que la justice malienne n’applique plus la loi : « Les juges maliens se laissent emporter par le pouvoir de l’argent, et le droit des citoyens, lui, est jeté à la poubelle », regrette le jeune Ali Koné, membre de l’association.

Bien assis avec son carnet noirci, ce monsieur venu participer pour la première fois dit avoir constaté un manque de confiance entre les citoyens et les autorités. Il m’indique d’un geste de la main le nombre très réduit de personnes se trouvant dans la salle Bazoumana Sissoko, avant de saluer quand même l’initiative.

L’objet de la présence de l’Association malienne des droits de l’homme (AMDH) à l’EID version 2018, est de dénoncer le projet de loi sur l’entente nationale qui, selon un membre de cette organisation de la société civile, accepte et promeut l’impunité.

Le cri désespéré d’un vieux plaignant

Créé il y a de cela plus deux décennies déjà, l’EID, inspiré de la politique de réconciliation nationale rwandaise, donne de plus en plus envie de désespérer. Des sujets répétitifs, une justice corrompue, lente et inefficace, des décisions non exécutées. Ces facteurs, entre autres, ont poussé les populations à ne plus croire à l’EID. Un seul exemple : le litige foncier occupe, selon le rapport annuel de 2014 du Médiateur de la République, 32,31% des plaintes. Un problème que l’EID n’arrive toujours pas à régler.

Parmi les interpellations en 2018, il y en a une qui m’a vraiment touché en tant que citoyen et acteur de l’information. C’est le cas du vieux Moussa Mamadou Traoré de Konna (région de Mopti). C’est lors de la pause déjeuner que je me suis approché du vieux Moussa.

Sur un ton fâché et désespéré, il m’a expliqué son problème lié au foncier, posé sur la table de l’EID depuis 2005. Selon lui, huit individus veulent l’exproprier de son champ. Documents à l’appui (croquis de parcelle, assignation…), le vieux Moussa m’a fait savoir, désespéré, que c’était sa dernière présentation à l’EID. Il a répété la même chose devant les autorités présentes (Premier ministre et plusieurs membres du gouvernement).  De fait, il ne demande que l’exécution par le juge de Mopti de la décision de la Cour suprême de Bamako de 2003, qui le rétablissait dans ses droits. A la question de savoir pourquoi l’exécution a duré si longtemps, le vieux a répondu : « C’est parce que tous les juges sont corrompus ». Plus grave encore, mon interlocuteur a expliqué qu’il avait été à maintes reprises emprisonné, frappé et séquestré par ceux qui voulaient lui retirer son champ.  Et même sa famille n’aurait pas été épargnée.

Justice corrompue et favoritisme

Du début de l’EID à nos jours, je pense que l’initiative a raté son but. Et cela est facile à remarquer quand on interroge ceux et celles pour qui le système a été mis en place. La répétition des mêmes plaintes, le désespoir, la méfiance, une justice corrompue, le favoritisme sont autant d’indicateurs montrant que l’EID n’a plus vraiment sa raison d’être.

Or, dans sa conception, l’EID doit constituer une tribune libre d’expression démocratique permettant aux citoyens d’interpeller le gouvernement sur des cas de violations de leurs droits. Mais la réalité est tout autre après plus de deux décennies de pratique. Car, Dieu seul sait combien de gens dans les quatre coins du Mali sont frustrés. Parce qu’on leur a ôté leur champ, violé leur droit fondamental. Parce que quelque part, des personnes aisées manipulent à leur souhait le système judiciaire. Et les pots cassés sont toujours ramassés par les plus faibles.

Espace d’interpellation démocratique

Il faut reconnaître que l’Espace d’interpellation démocratique, depuis sa création, a quand même solutionné les problèmes de beaucoup de gens, et que de nombreuses innovations ont été apportées au concept (avant, c’était par exemple le ministère de la Justice qui assurait l’organisation, remplacé depuis par le Médiateur de la République). Autre remarque : le Médiateur, avant l’édition 2018, a pris l’initiative de partager cette structure avec la société civile.

Mais au-delà de ces modifications, des défis tels que la corruption au sein de la justice, l’application de la loi foncière, pénale et civile, ou encore l’implication effective des autorités compétentes restent à relever.

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