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Massacre d’Ogossagou : message de l’au-delà d’un enfant victime

Dans ce récit fictionnel, le blogueur Issouf Koné prête sa plume à Mahamadou, un petit berger d’Ogassagou, fatigué, la gorge asséchée, qui ramenait le troupeau de sa famille au village, sans savoir ce qui l’y attendait.

Après je ne sais combien de kilomètre parcouru, j’avais soif et je n’avais plus d’eau dans ma gourde. L’herbe se faisait rare et le troupeau n’arrêtait pas de bêler à tue-tête. Les bêtes avaient autant soif que moi. Je craignais surtout pour celui qui s’appelle « Espoir », en fulfuldé. Il s’agit d’un petit de trois mois qui, un mois après sa naissance, commença à développer des symptômes bizarres. Il boitait tout le temps. Papa disait qu’il souffrait du « piétin », une maladie courante chez les moutons. Malgré les poudres qui lui étaient quotidiennement administrées, le mal persistait. Du haut de mes dix ans, je prenais soin de lui et j’ai décidé de l’appeler « Espoir », car j’étais persuadé qu’avec ce nom, il finirait par se sentir mieux.

Arrivé au village, j’ai abandonné les moutons dans un endroit pas loin de la maison où ils ont l’habitude de brouter, pour me diriger vers la jarre d’eau, car je tombais de soif. Lorsque mon père m’a vu boire avec avidité, il m’a balancé d’un air moqueur : « Doucement monsieur le chameau, n’épuise pas la jarre ! ». Et ma mère d’ajouter : « Tu sais bien que le puits est sec. Il nous a fallu, à ta sœur et moi, faire trois kilomètres pour avoir de l’eau. Alors, doucement. »

« Mahamadou est encore petit »

Tout ceci pour me taquiner sinon mes parents étaient fiers de moi et étaient même capables de me laisser me baigner dans l’eau de la jarre si c’était possible et si j’en avais envie. Mon père était enchanté de voir que déjà, à dix ans, j’étais capable de conduire tout seul le troupeau. Même s’il avait encore toute sa force, cela lui permettait de beaucoup se reposer ou de ne plus avoir à s’occuper ni du champ ni du troupeau.

Il était responsable de l’un et moi de l’autre, en quelque sorte. Ma mère n’était pas d’accord.

Elle se disputait des fois avec lui car pour elle, j’étais trop jeune pour être responsable du troupeau : « Mahamadou est encore petit, tu ne peux pas le laisser tout le temps s’aventurer tout seul avec le troupeau loin du village. Tu sais qu’il va aussi à l’école », disait-elle des fois. Et comme mon père savait que j’aimais bien cela, il avait pour argument : « Ce n’est pas moi, c’est lui-même. Un vrai petit peul ton gamin, tu ne trouves pas ? ». Ses manières de répondre rendaient ma mère folle de rage.

Je me suis ensuite assis sous l’unique manguier de la cour en guettant la cuisine. Après la soif, il fallait faire face à un créancier implacable, la faim.

Soudain…

Soudain, des tirs. Des cris. La panique totale dans tout Ogossagou. Ça courait un peu partout. Sous l’ordre de mon père, nous étions tous dans la maison en un temps record. Enfermés et inquiets pour ma sœur, qui s’était rendue avec ses copines à Bankass pour la foire. Maman disait que ceux qui tiraient étaient des gens de la « milice ». Papa n’était pas d’accord et parlait plutôt d’ennemis des Peuls et des Dogons déguisés en chasseurs. Cette histoire commençait à m’énerver.

J’espionnais parfois mes parents, qui parlaient d’un prétendu conflit entre les deux communautés. J’ai entendu parler de ce qui s’est passé à Nantaka et bien d’autres villages Peuls ou Dogon mais c’était un peu trop compliqué pour moi tout ça. Je ne comprenais pas trop. Je l’appréhendais comme une affaire entre grandes personnes qui n’avaient qu’à s’asseoir et la régler tout simplement. Cette situation ne m’empêchait pas d’avoir des amis Dogons du même âge. Depuis un certain temps, nous n’allions pas à l’école et cela me rongeait énormément. J’étais pressé de terminer mes études et devenir vétérinaire afin de sauver les moutons souffrants comme mon petit Espoir.

Papa et maman parlaient à voix basse quand on commençait à constater que le toit de la maison, fait de paille, était en train de brûler. Ils y avaient mis le feu. La fumée nous envahissait. J’avais très peur, accroché au pagne de ma mère. J’ai commencé à pleurer pendant qu’elle me demandait de me calmer en me rassurant que tout se passerait bien. Le feu grandissait. Nous commencions à suffoquer et ne pouvions plus rester enfermés. Papa décida alors d’ouvrir la porte. Nous nous précipitâmes vers la sortie, espérant nous échapper quand une rafale de tirs nous cloua tous les trois au sol. Juste sous le vestibule. Je me vidais de mon sang pendant qu’un spectacle affreux s’offrait à mes yeux. Les débris de feu du vestibule brûlant nous tombaient dessus. Tout le village brûlait, avec lui, nous aussi.

En chemin pour l’au-delà avec plus d’une centaine de personnes, ce 23 mars 2019, mon âme, en cours de route, a rencontré Espoir qui, lui aussi, s’était fait calciner.

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