Pourquoi les réseaux sociaux ne doivent jamais remplacer la justice : « Tant qu'une personne n'a pas été jugée et condamnée, elle est présumée innocente »
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Pourquoi les réseaux sociaux ne doivent jamais remplacer la justice : « Tant qu’une personne n’a pas été jugée et condamnée, elle est présumée innocente »

Dans un État de droit, seule la justice est habilitée à établir la culpabilité d’un individu. Au Mali, où la « crise » politique et sécuritaire alimente les tensions, experts et autorités alertent sur les dangers de la « justice populaire ». Un phénomène qui risque de menacer la cohésion sociale.

Après chaque incident sécuritaire majeur, le même phénomène réapparaît : des internautes diffusent des noms, des photos ou des accusations contre des personnes présentées comme des complices présumés, sans enquête préalable.

Les attaques du 25 avril au Mali n’ont pas échappé à cette tendance. Sur les réseaux sociaux, des personnes ont été désignées comme des complices de terroristes sur la base de simples soupçons, de leur lieu d’origine ou de leur apparence physique.

Face à cette situation, le procureur du pôle spécialisé de lutte contre la cybercriminalité, Adama Coulibaly, avait appelé, le 28 avril, les populations à « éviter tout amalgame » et à ne pas céder aux « appels à la haine et à la justice populaire », rappelant que leurs auteurs s’exposent à des poursuites pénales.

La présomption d’innocence

Au cœur du débat se trouve un principe essentiel : la présomption d’innocence. « Tant qu’une personne n’a pas été jugée et condamnée, elle est présumée innocente », rappelle Mamadou Ouonogo, doctorant en droit. Selon lui, seule la justice dispose des moyens légaux et des compétences nécessaires pour mener des enquêtes, rassembler des preuves et rendre une décision impartiale. « La justice populaire n’est pas une justice. Elle se construit à partir des rumeurs, des émotions et des impressions. Seule la justice institutionnelle est habilitée à déterminer la culpabilité d’une personne », explique-t-il.

Même constat chez Sekou Sissoko, docteur en droit privé. Il rappelle que la présomption d’innocence est protégée à la fois par la Constitution malienne et par les conventions internationales ratifiées par le Mali. « C’est une garantie du procès équitable. Si une personne est déjà considérée comme coupable avant même son passage devant le juge, alors le rôle du juge perd tout son sens », souligne-t-il.

Sur internet, la rapidité de circulation des informations favorise les dérapages. Une accusation infondée peut être partagée des milliers de fois en quelques heures et laisser des traces durables – même lorsqu’elle s’avère fausse.

Pour Mamadou Ouonogo, les conséquences peuvent être irréversibles. « Une personne injustement accusée peut perdre sa réputation, être rejetée par sa famille, ses collègues ou son entourage, même si la justice l’innocente par la suite », explique-t-il.

Les accusations publiques constituent également un risque juridique pour leurs auteurs. Une personne diffamée ou accusée à tort peut porter plainte contre ceux qui ont diffusé ces contenus.

Sekou Sissoko rappelle, de son côté, que plusieurs infractions peuvent être retenues selon les cas : « l’incitation à la violence, les troubles à l’ordre public ou encore la complicité des infractions commises ».

Pourquoi certains citoyens veulent se faire justice ?

Pour le sociologue Mohamed Amara, plusieurs facteurs expliquent cette tendance. « Une partie de la population agit par méconnaissance des règles de fonctionnement de la justice et des lois qui encadrent la vie en société », explique-t-il.

Une autre partie y voit une manière d’exprimer son soutien aux autorités et aux forces de sécurité. Toutefois, cette attitude comporte des risques importants. « Cela peut provoquer une forme de chasse aux sorcières, susciter des amalgames et créer des fissures dans le vivre-ensemble et la cohésion sociale », avertit-il.

Le sociologue va plus loin en évoquant un danger majeur : l’escalade des tensions entre groupes sociaux. « Le principal risque est celui d’une fracture profonde au sein de la société, avec des populations qui s’opposent entre elles alors que le conflit devrait rester du ressort des groupes armés et des autorités chargées de les combattre », explique-t-il.

Faire preuve de pédagogie

Pour les spécialistes interrogés, la réponse ne passe pas uniquement par la répression, mais aussi par la prévention et l’éducation des citoyens. Mohamed Amara plaide ainsi pour un important travail de pédagogie auprès des populations. « Il faut rappeler que seules les personnes formées et investies de cette mission, notamment les forces de l’ordre et les magistrats, sont habilitées à rendre la justice », insiste le sociologue.

Cette sensibilisation devrait s’appuyer sur les médias, les établissements scolaires, les associations et les plateformes numériques afin de mieux faire connaître les principes de l’État de droit.

Pour autant, il ne s’agit pas de demander aux citoyens de rester passifs. La vigilance demeure essentielle, notamment dans un contexte sécuritaire fragile. Lorsqu’ils sont confrontés à des comportements ou à des individus qu’ils jugent suspects, les citoyens doivent alerter les autorités compétentes et les forces de l’ordre, plutôt que de se substituer à la justice en désignant eux-mêmes des coupables.

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