Rapport sur la justice mondiale : « Les inégalités sont le résultat de nos politiques publiques, de nos institutions et de nos structures de gouvernance »
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Rapport sur la justice mondiale : « Les inégalités sont le résultat de nos politiques publiques, de nos institutions et de nos structures de gouvernance »

Le dernier Rapport sur les Inégalités mondiales (2026) du World Inequality Lab (WIL) n’a pas eu d’écho significatif dans le débat public sahélien. Troisième édition après celles de 2018 et 2022, elle s’appuie sur les résultats des travaux récents de plus de 200 chercheurs et chercheuses du monde entier, affilié.e.s au WIL, constituant ainsi la plus grande base de données consacrée à l’évolution historique des inégalités mondiales.

Les inégalités restent une préoccupation majeure car elles touchent tous les domaines de la vie économique et sociale. cependant, elles relèvent avant tout de choix politiques et ne sont pas une fatalité. Ce rapport a le mérite de dégager de nouvelles perspectives dans la compréhension des causes et trajectoires des inégalités ainsi que dans la proposition de réformes pouvant les réduire fortement à l’échelle mondiale.

Les écarts se creusent…

Depuis 1980, les inégalités ne cessent d’augmenter. En plus des inégalités de patrimoine et de revenus, le rapport explore de nouvelles dimensions, « qui définissent le XXIè siècle : le climat et le patrimoine, les inégalités hommes–femmes, l’accès inégal au capital humain, les asymétries du système financier mondial et les clivages territoriaux qui redessinent les démocraties. »

Les inégalités se jouent sur plusieurs tableaux. Elles ne se limitent pas à la répartition des richesses – même si « les 10 % les plus riches de la population mondiale gagnent plus que les 90 % restants, tandis que la moitié la plus pauvre de la population mondiale ne reçoit que moins de 10 % du revenu mondial total. Le patrimoine est encore plus concentré : les 10 % les plus riches possèdent les trois quarts du patrimoine mondial, tandis que la moitié la plus pauvre n’en détient que 2 %. »

Elles se constatent d’abord dans le capital humain avec le faible investissement dans les services publics de l’éducation, de la santé, de l’alimentation et de l’eau entre autres. Ensuite, les inégalités hommes-femmes ne diminuent pas à cause de l’organisation patriarcale de la société et des ménages dans la mesure où le travail domestique reste inégalement distribué, non rémunéré encore moins valorisé. « En moyenne, les femmes ne gagnent que 32 % du salaire horaire des hommes, toutes activités rémunérées et non rémunérées confondues ; contre 61 % si l’on ne tient pas compte du travail domestique non rémunéré. »

Après, concernant le changement climatique, « les 10 % des personnes les plus riches du monde représentent 77 % des émissions mondiales liées à la propriété privée du capital, ce qui souligne à quel point la crise climatique est indissociable de la concentration des patrimoines. » Aussi, le système financier mondial contribue à l’accroissement des inégalités car « chaque année, environ 1 % du PIB mondial (soit environ trois fois plus que l’aide au développement) est transféré des pays pauvres vers les pays riches sous forme de transferts nets de revenus étrangers liés à des rendements excédentaires persistants et à des paiements d’intérêts moins élevés sur les dettes des pays riches. »

Enfin, « l’inégalité d’accès aux services publics, aux opportunités d’emploi et l’exposition aux chocs commerciaux » renforcent les fractures entre les centres urbains et les petites villes – tout en rendant complexe la formation de larges coalitions politiques nécessaires à des réformes de redistribution et de justice sociale.

… parce que les inégalités sont politiques…

Les conséquences sociales et économiques des inégalités peuvent donner une mauvaise compréhension de leurs causes et trajectoires. Or, il ressort du rapport que les inégalités « sont le résultat de choix politiques et institutionnels. » De ce fait, il est important, comme le rappelle le philosophe indien et prix Nobel d’économie Amartya Sen, de bien comprendre ce qu’il faut égaliser entre les individus dans la société, ou encore les « facteurs d’égalisation ».

« Equality of what ? » (« Égalité de quoi ? ») est cette question fondamentale que Amartya Sen pose dans un de ses ouvrages majeurs Repenser l’inégalité (Le Seuil, 2000). Pour le professeur d’économie et de philosophie à Harvard, la question des inégalités ne relève pas que de la rationalité économique mais elle a également une dimension éthique donc de philosophie politique. Son approche par les « capabilités » est novatrice en ce sens qu’elle s’intéresse d’abord et avant tout aux libertés réelles dont les individus disposent pour choisir les modes de vie qu’ils souhaitent. En cela, le bien-être n’est plus seulement apprécié à travers la richesse matérielle accumulée mais en fonction de la liberté réelle qui permet à chaque individu d’opter pour des préférences qu’il considère comme dignes et utiles.

Rappeler que les inégalités relèvent de choix politiques met en évidence les liens inextricables entre les sphères politique et économique. Le poids du capitalisme technologique sur les décisions politiques n’est plus à démontrer. En Occident, les entrepreneurs de la Tech sont en train de contribuer à l’arrivée au pouvoir d’entrepreneurs politiques dont les pratiques font reculer la démocratie. C’est « une infime minorité [qui] détient un pouvoir financier sans précédent, tandis que des milliards d’individus restent exclus de toute stabilité économique, même élémentaire. »

En Afrique où de nombreux pays sont confrontés à des défis sécuritaires, des entrepreneurs de la violence, à travers l’économie de la drogue, déstabilisent fortement les démocraties déjà fragilisées. C’est dans ces pays où l’approche de Sen prend tout son sens dans la mesure où les individus, en fonction des positions qu’ils occupent et des lieux qu’ils habitent, sont exposés et touchés inégalement par l’insécurité. La sécurité devient donc une variable non négligeable de l’accroissement des inégalités en rendant extrêmement difficile l’accès des individus vivant dans les zones d’insécurité aux services publics de base.

… et peuvent être réduites  

Les conclusions sont claires, « les inégalités peuvent être réduites. » Cependant, elles dépendent, comme il est rappelé, de la volonté politique dans la mesure où « la réduction des inégalités est un choix politique. Mais la fragmentation de l’électorat, la sous–représentation des travailleurs et des travailleuses et l’influence démesurée de la richesse vont à l’encontre des coalitions nécessaires à la réforme. »

Le défi est de travailler à l’avènement de telles coalitions politiques pour lutter efficacement contre la persistance des inégalités. Les outils et connaissances existent pour nourrir ce projet politique à l’échelle mondiale : « … une fiscalité progressive, des investissements dans les capacités humaines, une responsabilité climatique liée à la propriété privée du capital et des institutions politiques inclusives capables de rétablir la confiance et la solidarité » sont entre autres mesures que les chercheurs appellent à mettre en place pour réduire « ces disparités [qui] façonnent les chances de réussite à chaque génération, renforçant une géographie des opportunités qui exacerbe et perpétue les hiérarchies mondiales en matière de patrimoine. »


Mahamadou CISSE

Politiste

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