Témoignage-Prison centrale de Bamako : la règle des 500 FCFA
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Témoignage-Prison centrale de Bamako : la règle des 500 FCFA

Notre contributeur Wamseru A. Asama s’est rendu à la maison d’arrêt centrale et de correction de Bamako. Pour avoir accès à la prison, il devait payer 500 FCFA à chaque étape.

Ces jours-ci, il y a une grande affluence à la maison centrale d’arrêt et de correction de Bamako, dénommée le « lycée de Bamakocoura » par ceux qui ont l’esprit un peu taquin. Et pour cause ! La présence « des grands types », des VIP en cet endroit généralement destiné « aux petits types » n’est pas étrangère à cette animation. L’afflux de visiteurs est tel qu’on se croirait au Dabanani (marché populaire de Bamako) ou à la gare de Sogoniko aux heures de pointe.

Il ne pouvait en être autrement avec la présence en ce lieu de Bakary Togola, le « grand paysan self-made-man» et de Adama Sangaré, un des barons de l’Adéma-PASJ, un parti aux affaires depuis l’instauration du pluralisme politique et surtout maire du district de Bamako. Connaissant la mentalité des Maliens, on sait que dans ce genre de situation, les visiteurs de ces VIP se classent globalement en ces catégories : les parents, les obligés, les obligeants  et les curieux.

Faux en écritures

N’étant pas visiteur de ces VIP, je ne faisais partie d’aucune des catégories précitées. J’étais allé rendre visite à un cousin, modeste employé de commerce qui avait eu des problèmes avec son patron qui l’accusait de faux en écritures. Il y était interné depuis trois semaines et c’était la première fois que je lui rendais visite. C’est donc par hasard que je me suis retrouvé là, au milieu d’une foule me demandant pourquoi tant de monde, même si c’était un week-end ! On dirait que le tout Bamako était là. Comme il se doit, en citoyen consciencieux, j’avais obtenu l’autorisation du procureur pour cette visite. Je me disais donc que j’allais accomplir cette visite sans anicroche. Hélas, une succession de faits allait mettre à nu ma naïveté.

Ce qui a d’abord attiré mon attention, c’est la présence de jeunes gens avec des billets de banque en coupures de 500 FCFA. Sans gêne, ils abordaient les gens et leur proposaient de leur faire la monnaie en coupures de 500 FCFA, comme on voit le phénomène aux abords du siège de la BDM-SA. Mais, ici, les billets ne sont pas nécessairement neufs.

  • Mais pourquoi veux-tu que j’échange mon argent en perdant, car je dois te donner au moins 10% de la somme à échanger ?
  • C’est la première fois que tu viens ici ?, me demande-t-il
  • Oui, lui dis-je.
  • Eh bien sache que tu auras au moins à dépenser 2000 à 2500 F CFA avant de pouvoir avoir accès à ton parent. C’est pour te faciliter la tâche que je t’ai demandé de faire le change, car tu auras au moins quatre à cinq barrières avant de voir ton parent et à chacune d’elles tu déposeras 500 F !
  • Mais j’ai une autorisation dûment signée !
  • Autorisation ou pas autorisation, c’est la règle ici.

Sentiment de gêne et de honte

Pendant que je m’entretenais avec le jeune homme, deux personnes sont venues faire le change.

  • Tu as vu non ?, me lance-t-il.

Alors, je pris 6 billets de 500 FCFA avec lui et lui remis 1 billet de 2000, 1 billet de 1000 et 3 jetons de 100, soit 3300 FCFA ! Après cette opération, j’ai éprouvé un sentiment de gêne et même de honte. J’avais maille à pâtir avec ma conscience. Je refoulais ce sentiment et pensais plutôt à la possibilité de voir mon cousin.

Alors je me suis mis dans la longue queue pour pouvoir accéder à l’intérieur de la prison. Je remarquais que tout celui qui se rapprochait des premiers contrôleurs, faisant accompagner d’un billet de 500 FCFA sa pièce d’identité. J’imitais les autres et passais la première barrière. A la 2e barrière, c’est le dépôt des téléphones portables. C’est 500 FCFA par téléphone, et comme j’en avais deux, j’ai payé 1 000 FCFA.

Troisième barrière : les fouilles. Si on est en possession d’un sac ou d’un sachet, ce qui n’est pas rare, et que l’on veuille passer avec, alors il faut déposer 500 FCFA. J’avais avec moi un sachet noir dans lequel il y avait des fruits et j’ai passé dès que j’ai remis les 500 F CFA. J’en avais fini avec les gardes. Entré dans la cour, j’ai été pris en charge par un détenu qui m’a demandé qui je voulais voir et qu’il allait me guider à condition que je débourse 500 F CFA, à moins que je possède une autorisation. Je lui exhibais le fameux sésame qui, décidément, n’a ouvert que cette dernière porte ! J’ai compris alors pourquoi tant de gens ne se donnent pas la peine d’aller prendre une autorisation !

En définitive, j’ai payé 2500 FCFA pour rendre visite à mon cousin interné au « Lycée de Bamakocoura » bien que j’eusse une autorisation dûment signée.

Sans être fier de moi, je tenais à partager mon odyssée de ce week-end à la maison d’arrêt de Bamako. Ce témoignage est pour moi une espèce d’exutoire, une délivrance de ma conscience. Mais, plusieurs questionnements me taraudent jusqu’ici l’esprit, dont principalement trois. Premièrement, quelle formation reçoivent nos gardiens des prisons ? Deuxièmement,  ces gardiens ont-ils conscience qu’avec leur manière d’agir, que n’importe quel terroriste pourrait dissimuler une arme et pénétrer en prison ? Ne sommes-nous pas en guerre ? Troisièmement, le ministre de la Justice est-il au fait de ce qui se passe dans les maisons d’arrêt ?

Je ne sais pas ce qui se passe ailleurs mais, au « lycée de Bamakocoura », la plus grande maison d’arrêt et de correction du Mali, c’est la règle des 500 FCFA qui prime.

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