Sur TikTok, un écosystème numérique diffus autour du Jnim au Sahel
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Sur TikTok, un écosystème numérique diffus autour du Jnim au Sahel

En deux semaines, un simple visionnage prolongé sur TikTok a suffi à transformer un fil de recommandations ordinaire en un flux quasi continu de contenus valorisant le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jnim). Sans hashtags explicites ni coordination apparente entre les comptes, une constellation de profils distincts diffuse images, séquences d’attaques, scènes de vie quotidienne et extraits sonores qui, sous l’effet de l’algorithme, finissent par composer un univers cohérent et répétitif.

À partir du visionnage prolongé d’une seule vidéo, une vingtaine de comptes distincts ont pu être identifiés. Ensemble, ils cumulent près de 500 000 abonnés. L’un d’eux concentre, à lui seul, environ 310 000 abonnés. Même en excluant ce profil dominant, les autres comptes totalisent près de 200 000 abonnés, un volume certes plus modeste, mais significatif à l’échelle d’un espace numérique fragmenté.

Capture d’écran du compte le plus populaire

Les comptes observés ne présentent ni synchronisation manifeste ni similarités évidentes dans leurs noms. Les rythmes de publication diffèrent, les formats varient. Rien n’indique l’existence d’une coordination formelle. Ce qui se dessine ressemble davantage à un réseau diffus de profils individuels partageant des contenus similaires, portés moins par une organisation centralisée que par la dynamique propre à la plateforme.

Dans un contexte sahélien marqué par le contrôle accru de l’espace médiatique et la surveillance des discours liés aux groupes armés, les réseaux sociaux apparaissent comme des espaces de circulation plus difficiles à réguler. Ils permettent la diffusion fragmentée de contenus qui échappent aux circuits médiatiques traditionnels.

Interrogé sur cette dynamique, le sociologue Brehima Ely Dicko estime que « certaines voix dissidentes, (hommes politique ou operateurs économique en exil) absentes des médias traditionnels s’appuient sur des jeunes au Mali et au Burkina Faso en sponsorisant leurs contenus afin d’amplifier les messages diffusés par des groupes subversifs. Cette stratégie vise à créer un climat de psychose et à donner l’impression que la situation échappe au contrôle des autorités, contribuant ainsi à amplifier l’impact de leurs actions. »

Cette lecture éclaire autrement l’écosystème observé : au-delà d’une simple circulation spontanée, la plateforme peut devenir un levier d’amplification stratégique, où la fragmentation des comptes rend la diffusion moins visible qu’une campagne centralisée classique.

Une diffusion fragmentée mais amplifiée par l’algorithme

L’un des traits les plus marquants réside dans l’absence quasi systématique de légendes et de hashtags. Les publications se limitent souvent à des vidéos ou des images brutes. On y retrouve principalement des séquences d’attaques revendiquées, des images de « butin » après affrontements. Mais aussi des scènes de vie quotidienne : repas collectifs, discussions autour d’un feu, moments de convivialité.

Certaines vidéos atteignent près d’un million de vues, alors que d’autres dépassent les 500 000. La performance ne semble donc pas dépendre d’une stratégie éditoriale sophistiquée, mais de la circulation visuelle et de la capacité de recommandation algorithmique.

Les scènes de vie ordinaire sont particulièrement significatives. En montrant des « combattants » partageant un repas ou discutant autour d’une théière, ces contenus contribuent à banaliser leur image. La violence armée n’est plus seulement représentée à travers l’affrontement, mais insérée dans un quotidien apparemment normalisé. Certains comptes mêlent d’ailleurs vidéos liées au Jnim et contenus personnels, incluant des images familiales, brouillant la frontière entre profil individuel et canal de propagande. Ce mélange rend la diffusion moins visible qu’une campagne organisée classique.

Captures d’écran montrant des scènes de vies ordinaires
Captures d’écran montrant des scènes de vies ordinaires

Le rôle structurant des signaux sonores

Un élément central de cette dynamique réside dans l’usage d’un audio glorifiant l’engagement armé au nom de la religion. On y entend un homme dire avec force « Oh vous les marabouts, érudits, répondez à l’appel du djihad et indiquez- nous la voie à suivre…montrez-nous ceux qui doivent être tués… ».

Entre le 28 août 2025 et le 22 février 2026, ce son a été utilisé plus de 900 fois sur TikTok. En suivant ce fil sonore, apparaissent des dizaines de comptes montrant de jeunes hommes armés, souvent en treillis militaires, circulant à moto dans des zones rurales ou forestières.

Capture d’écran du compte à partir duquel l’audio est repris.
Capture d’écran du compte à partir duquel l’audio est repris.

Le son agit ici comme un marqueur algorithmique. Un simple clic permet d’accéder à une série de vidéos construites autour des mêmes codes visuels et symboliques. Ce mécanisme favorise la constitution d’un espace homogène de contenus, où la répétition renforce la cohérence perçue.

La plus ancienne publication sur le compte à l’origine de cette tendance est d’avril 2025. Sur le compte on y découvre une bibliothèque d’anciens discours de Amadou Kouffa, figure importante associée au Jnim.

Influenceurs, politisation et élargissement militant

Au sein des profils recensés, un compte se distingue par sa portée et sa stratégie. Fort de plus de 310 000 abonnés et d’une quarantaine de vidéos sur le JNIM, publiées en moins de deux mois, il ne se contente pas de relayer des images : il les commente en français et les présente comme des preuves de l’échec des gouvernements des pays de l’Alliance des États du Sahel face au « terrorisme ».

Deux autres comptes arborent systématiquement le drapeau du Front de libération de l’Azawad (FLA) et publient des contenus qui semblent affiliés à ce mouvement. Cette présence suggère que la dynamique observée dépasse un seul groupe armé et s’inscrit dans une sphère militante plus large, où différents groupes armés coexistent et parfois se renforcent mutuellement dans l’espace numérique.

Capture d’écran de compte semblant appartenir au FLA
Capture d’écran de compte semblant appartenir au FLA

Polarisation et arène conflictuelle

L’espace des commentaires révèle une forte polarisation. Certains internautes félicitent les actions montrées et encouragent les combattants, allant parfois jusqu’à laisser des coordonnées pour être contactés. D’autres réagissent par des insultes ou des menaces. Les sections de commentaires deviennent ainsi de véritables arènes numériques, où l’adhésion et le rejet s’affrontent publiquement.

Capture d’écran d’espace commentaire sous une des publications
Capture d’écran d’espace commentaire sous une des publications

Cette circulation fragmentée interroge directement les capacités actuelles de régulation du numérique au Mali. Si le cadre juridique national encadre la diffusion de contenus terroristes dans les médias traditionnels, l’application de ces règles aux plateformes internationales comme TikTok demeure plus complexe.

La modération sur les plateformes repose en grande partie sur des mécanismes automatisés et sur le signalement des utilisateurs. Ce qui est observé ici met en lumière un angle mort de la régulation : la viralité algorithmique peut produire des effets d’amplification sans qu’il y ait nécessairement une campagne coordonnée identifiable.

Dans un contexte sahélien marqué par l’instabilité sécuritaire, une question centrale demeure : comment empêcher que la répétition visuelle, amplifiée par les logiques algorithmiques, ne devienne un vecteur de normalisation symbolique de la violence armée ?

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