Vérifiées, qualifiées, puis regroupées dans des rapports : les alertes reçues sur la plateforme Kenekanko suivent un circuit précis avant d’atteindre les autorités. Entre le signalement d’un citoyen et une éventuelle mesure, les délais varient, et l’utilisateur n’est pas toujours tenu informé.
Pour la Coalition des organisations de la société civile pour la lutte contre la corruption et la pauvreté (CLC), qui assure le suivi de la plateforme, une dénonciation reçue ne signifie pas automatiquement qu’un acte de corruption est établi.
La plateforme permet de signaler un fait anonymement ou à visage découvert, par écrit ou à l’oral. Dans le premier cas, l’utilisateur précise s’il est témoin direct ou s’il rapporte les propos d’un tiers, décrit les faits, le lieu et le moment, et donne ce qu’il sait de l’auteur présumé. Il peut joindre des preuves (documents, photos, vidéos, enregistrements) avant de cliquer sur « Envoyer ».
Dans le second, une assistance vocale le guide pas à pas, en français, bamanankan, fulfuldé, soninké ou sonrhaï. Il enregistre ses réponses puis envoie son alerte.
De la vérification au rapport
Selon Amidou Coulibaly, chargé du suivi-évaluation de la coalition, les alertes arrivent sur un serveur auquel seuls les experts chargés de leur qualification et de leur vérification ont accès. Formés au traitement des cas de corruption conformément au code pénal malien, ils examinent les faits rapportés, le lieu, le moment et les circonstances.
« La vérification de la crédibilité est parfois vraiment compliquée », explique-t-il. Un reçu, une facture, une photo ou une vidéo renforce le signalement. Sans pièce, une alerte anonyme est plus difficile à établir.
Une fois les faits qualifiés, la coalition ne transmet pas chaque dénonciation à une administration. « Nous ne transmettons pas les cas un par un », précise Amidou Coulibaly. Les informations sont regroupées dans des rapports adressés aux autorités compétentes. Bloh Doumbia, point focal de la coalition à Sikasso, décrit le même mécanisme : dépôt des rapports, puis suivi. Les dossiers visant des agents des forces de sécurité peuvent être transmis au ministère chargé de la Sécurité, parfois avec copie aux services judiciaires. La coalition ne prononce donc aucune sanction : elle recueille, vérifie, transmet, suit les dossiers et, au besoin, plaide.
Amidou Coulibaly cite des postes de contrôle sur un axe routier, visés par plusieurs alertes pour des pratiques présumées irrégulières. La coalition dit avoir regroupé les informations dans un rapport, après quoi une mission d’inspection aurait été dépêchée. Les inspecteurs auraient constaté les mêmes pratiques, et des mesures auraient été prises contre le personnel concerné.
À Sikasso, Bloh Doumbia rapporte le cas d’une station-service signalée, pendant la crise du carburant, pour une vente à un prix jugé excessif. Les autorités auraient envoyé un agent vérifier, avec l’appui de la police et d’un service du commerce.
Des dossiers qui prennent du temps
Le parcours peut être long. Amidou Coulibaly évoque un dossier toujours en cours de vérification à l’Office central de lutte contre l’enrichissement illicite (OCLEI), sur un détournement présumé de biens publics dans une académie d’enseignement.
Pour Maître Mariétou Senou Traoré, experte judiciaire criminologue internationale et membre de la coalition, une alerte doit être reçue, enregistrée, analysée, orientée vers l’autorité compétente, puis suivie jusqu’à son aboutissement. Ensuite, la suite relève des institutions destinataires : analyse du dossier, coordination entre services, enquête, éventuelle procédure judiciaire, décision.
Une alerte n’est donc pas une condamnation. Kénékanko est un canal de signalement et de transmission. Les décisions appartiennent aux institutions compétentes.
Sans retour d’information
Un utilisateur de Kénékanko, qui souhaite rester anonyme, raconte une alerte lancée pendant la crise du carburant. Il avait découvert l’application lors de séances de sensibilisation, où elle avait été installée sur les téléphones des participants. Selon lui, l’outil est accessible « que l’on soit instruit ou non ».
Son premier signalement portait sur la revente de carburant à un prix supérieur au tarif normal. Une personne faisant la queue de nuit devant une station l’avait alerté, alors que les autorités régionales interdisaient les ventes nocturnes. Il affirme en avoir informé l’un des leaders de la jeunesse de sa communauté.
Après son signalement, il n’a reçu aucun retour et personne ne l’a contacté pour obtenir des informations supplémentaires. Il n’en conclut pas que l’alerte est restée sans suite : il a vu la situation s’améliorer progressivement sur le terrain, avant même la fin de la crise. « Je pense donc que le signalement a peut-être abouti, même si personne ne nous en a informés directement », estime-t-il. Pour lui, un outil de suivi des dénonciations renforcerait la confiance et encouragerait d’autres citoyens à signaler.
Bloh Doumbia reconnaît la difficulté : « Si la dénonciation est anonyme, il est très difficile de faire un retour au dénonciateur ». À visage découvert, le citoyen peut être recontacté et informé de l’évolution du dossier.
La coalition rappelle, par ailleurs, que le nouveau Code pénal et le Code de procédure pénale prévoient la protection des lanceurs d’alerte, désignés dans les textes comme des « dénonciateurs ». Les articles 243-90 à 243-97 du Code pénal protègent ceux qui signalent de bonne foi des infractions contre les sanctions professionnelles, les représailles et les menaces. Le Code de procédure pénale y ajoute des mesures de confidentialité.
Beaucoup d’alertes, pas de bilan chiffré
Selon Amidou Coulibaly, plus de 1 600 alertes de corruption ont été recensées en 2026, notamment après des ateliers de sensibilisation dans les 19 régions et le district de Bamako. Aucun chiffre sur la part des alertes ayant conduit à une action ou à une décision n’a été fourni lors des entretiens.
Le parcours n’a rien d’uniforme : certaines alertes manquent d’éléments, d’autres exigent des vérifications approfondies, d’autres restent en cours.
Mariétou Senou Traoré plaide pour « un véritable mécanisme de gestion et de suivi des signalements », fondé sur la confidentialité, la transparence et l’efficacité. Reste à montrer aux citoyens, quand c’est possible, ce qu’il advient de leur alerte.
