Une image de trop : quand l’IA brouille les repères du journalisme au Mali
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Une image de trop : quand l’IA brouille les repères du journalisme au Mali

La diffusion d’une image générée par intelligence artificielle (IA) montrant le chanteur Salif Keita affaibli sur un lit d’hôpital relance le débat sur les dérives de ces outils dans les médias maliens. Entre confusion du public et manquements déontologiques, l’affaire interroge les pratiques rédactionnelles à l’ère numérique.

Le 28 mars, un média en ligne publie un article annonçant que le chanteur Salif Keita est en repos médical. Pour illustrer cette information, le site diffuse une image frappante : on y voit l’artiste allongé sur ce qui ressemble à un lit d’hôpital, visiblement affaibli, relié à des appareils médicaux. En arrière-plan, une foule brandit des drapeaux maliens et des messages de soutien, dont un « We love you Salif ».

Mais rapidement, l’image suscite l’indignation. De nombreux internautes dénoncent une manipulation visuelle. La photo, manifestement générée par IA, est finalement supprimée par le média. Trop tard : largement relayée, elle a déjà contribué à installer une confusion dans l’opinion.

Au-delà de ce cas précis, l’épisode soulève des questions fondamentales sur l’usage de l’IA dans le journalisme malien.

L’obligation de transparence

Premier problème : l’absence totale de mention signalant que l’image était artificielle. Pour un public non averti, difficile de distinguer une photo authentique d’un visuel généré par IA. Le risque est alors de créer une « réalité parallèle », qui trompe les lecteurs.

Pourtant, les principes déontologiques acceptées par la profession sont clairs. La charte de Paris sur l’intelligence artificielle et le journalisme, initiée en 2023 par Reporters sans frontières, appelle les médias à établir une distinction nette entre contenus réels et contenus générés. Elle recommande notamment de privilégier des images authentiques pour représenter des faits réels et de ne pas induire le public en erreur avec des contenus imitant la réalité.

Dans ce contexte, publier une image générée sans avertissement constitue une entorse manifeste aux principes professionnels du métier.

Le piège de la facilité

L’usage abusif de l’IA risque de pousser les journalistes à céder à la facilité, avec le risque de sacrifier les principes fondamentaux du journalisme. En réalité, il n’y a aucun besoin de trafiquer une photo d’une personnalité comme Salif Keita, étant donné que pendant sa longue carrière, il a été photographié des centaines de milliers de foi. N’importe quel média qui a besoin d’une photo de lui ou de n’importe quelle personnalité publique malienne n’a qu’à puiser dans ses archives, demander une photo aux collègues d’autres médias ou alors chercher sur des plateformes libres de droit. Comme dirait l’adage, le Salif Keita original sera toujours plus intéressant que n’importe quel Salif fabriqué par l’IA.

La nécessité d’encadrer l’usage de l’IA en journalisme

Face à ces dérives, la question de la régulation se pose. Comme l’écrit le juriste tunisien Aymen Zaghdoudi, « En l’absence d’un cadre législatif spécifique régissant l’intelligence artificielle, l’élaboration d’un code interne relatif à l’utilisation de l’IA par les médias apparaît comme un outil essentiel d’autorégulation et de gouvernance responsable.»

« Un tel code permettrait de définir des principes directeurs, des obligations professionnelles et des mécanismes de contrôle adaptés aux spécificités du secteur médiatique, tout en garantissant le respect des droits fondamentaux et de la déontologie journalistique », ajoute-t-il.

Au niveau du Mali, chaque média peut décider d’élaborer sa propre charte. Mais pour être réellement efficaces, ces initiatives gagneraient à être portées collectivement. Une structure faîtière comme la Maison de la presse pourrait jouer un rôle central dans l’harmonisation des pratiques.

En 2025, le Forum sur la cybersécurité, la protection des données à caractère personnel et l’intelligence artificielle, initié par Benbere, recommandait déjà aux faîtières de la presse de former les journalistes à une utilisation « responsable, éthique et maîtrisée » de ces outils.

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