Instaurée par le président Alpha Oumar Konaré en 1996 pour accompagner l’essor des médias privés dans un contexte de démocratisation et de crise économique, l’aide publique à la presse au Mali est restée plafonnée à 200 millions de FCFA par an, jusqu’à sa dernière distribution en 2021. Encadré progressivement par des textes juridiques, ce mécanisme est aujourd’hui critiqué pour son insuffisance, son irrégularité et ses modalités de gestion.
Un mécanisme né dans l’élan démocratique
L’aide publique à la presse voit le jour en 1996, dans un Mali marqué par la libéralisation du secteur médiatique après la transition démocratique de 1991 et les contrecoups économiques de la dévaluation du franc CFA en 1994.
À l’époque, l’objectif est clair : soutenir les médias privés — journaux et radios en tête — pour garantir leur viabilité économique et renforcer le pluralisme de l’information. Dans ses premières années, cette aide repose sur une simple décision budgétaire, sans base légale formelle, et est généralement pilotée par la Présidence de la République. « L’enveloppe globale initiale était de 400 millions de francs CFA, répartie entre deux grands secteurs : 200 millions FCFA pour les médias, 200 millions FCFA pour les acteurs culturels », rappelle Mahamadou Talata Maïga, administrateur délégué de la Maison de la presse.
Une reconnaissance juridique tardive
Il faut attendre 2000 pour que ce soutien soit formalisé. La loi n°00-046 du 7 juillet 2000 portant régime de la presse consacre le principe d’une aide publique aux médias.
Trois ans plus tard, le décret n°03-264/P-RM du 7 juillet 2003 précise les conditions d’éligibilité, d’attribution et de gestion. Il institue notamment une commission chargée de répartir les fonds.
Ces deux textes constituent encore aujourd’hui l’ossature du dispositif, malgré les profondes mutations du paysage médiatique.
Des montants fixes mais des versements irréguliers
Depuis sa création, le montant de l’aide publique à la presse est resté globalement fixé à 200 millions de FCFA par an. Jusqu’en 2017, cette enveloppe était principalement gérée par la présidence de la République, avant d’être partagée entre celle-ci et le ministère de la communication.
Cependant, les montants effectivement versés sont souvent inférieurs aux prévisions. Entre 2018 et 2022, les décaissements ont été irréguliers. En 2018, seulement 71,25 millions FCFA ont été mobilisés, contre 90 millions en 2019. En 2020, environ 55,2 millions FCFA ont été versés, tandis qu’en 2021, le total a atteint 136,1 millions FCFA.
Au total, environ 602,5 millions FCFA ont été mobilisés entre 2018 et 2021, loin des montants théoriquement attendus. Selon Mahamadou Talata Maïga, en 1996 les bénéficiaires initiaux étaient au nombre de cinq : l’Union des radios et télévisions libres du Mali (URTEL) ; l’Association des éditeurs de presse privée du Mali (ASSEP); la Maison de la presse ; l’Office de radiodiffusion-télévision du Mali (ORTM); l’Agence malienne de presse et de publicité (AMAP).
La part de la Maison de la presse servait principalement à la formation, au renforcement des capacités des journalistes et à la défense de la liberté de la presse.
La répartition classique de l’aide à la presse
L’aide à la presse concerne désormais l’ensemble des organes médiatiques du pays, notamment les journaux et les radios. Chaque année, le nombre des organes augmente de manière exponentielle. D’après Reporters sans frontières, le Mali compterait aujourd’hui environ 200 journaux, plus de 500 radios et plusieurs dizaines de chaînes de télévision, y compris régionales.
Ces organes sont regroupés au sein de deux faîtières principales : l’URTEL pour les radios et télévisions et l’ASSEP pour les journaux. « Les 200 millions sont répartis équitablement entre l’URTEL et l’ASSEP, qui contribuent à hauteur de 15 millions au fonctionnement de la Maison de la Presse », a expliqué Badiougou Danté, président de la Maison de la presse, dans son exposé sur la situation de l’aide à la presse du 2 juin 2022.
En d’autres termes, les 200 millions sont répartis comme suit :
- 30 millions pour la Maison de la presse ;
- 85 millions pour l’ensemble des radios et télévisions ;
- 85 millions pour l’ensemble des journaux.
Cette distribution est assurée par une commission réunissant représentants de l’État et du secteur. Mais celle-ci ne s’est plus réunie depuis janvier 2020, signe d’un dispositif en perte de régularité.
Des critères jugés insuffisants
L’attribution de l’aide repose sur plusieurs critères : régularité de publication, qualité des contenus, respect des obligations administratives et conditions d’emploi des journalistes.
Sur le papier, ces critères visent à écarter les organes non viables et à encourager la professionnalisation. Dans la pratique, leur application reste souple, notamment en raison de l’explosion du nombre de médias, qui dilue fortement les montants attribués.
Pour Alexis Kalambry, directeur de publication de Mali Tribune, les critères sont « objectifs », mais pourraient être renforcés : « L’aide doit soutenir l’entrepreneuriat de presse », dit-il.
Les montants perçus restent cependant très faibles. Son journal n’aurait bénéficié qu’une seule fois de l’aide, à hauteur de 1,25 million FCFA en 2021 — un montant qu’il juge inférieur aux charges mensuelles.
Même constat du côté des radios. Abdoulaye Handane Djitteye, directeur général de Radio Klédu, évoque des appuis de 700 000, 300 000 et 93 000 FCFA sur trois années, insuffisants pour soutenir durablement les activités.
Un modèle à réinventer
Face aux limites du système actuel, la Maison de la presse propose une réforme structurelle de l’aide publique. Le 2 juin 2022, son président Bandiougou Danté a suggéré d’indexer cette aide sur les recettes de l’État.
Il propose un taux de 0,025 %, soit environ 5 milliards FCFA par an, avec des alternatives de 0,02 % (4 milliards FCFA) ou 0,01 % (2 milliards FCFA). Cette approche permettrait de garantir un financement plus stable et plus conséquent, adapté à l’évolution du secteur médiatique.
Même son de cloche chez Alexis Kalambry. « Pour que l’aide ait un impact, il faut l’adosser au budget de l’État, obliger les médias à respecter plus de critères de transparence et surtout mettre l’accent sur l’aide indirecte », soutient-il.
Le journaliste Mahamane Hamaye Cissé regrette qu’« aujourd’hui encore, l’aide provienne directement de la présidence, sans être inscrite de manière automatique dans le budget de l’État. C’est presque informel, même si un décret existe ».
Il plaide pour la fixation d’un pourcentage clair du budget national consacré à l’aide à la presse — par exemple entre 0,1 % et 0,2 % des recettes publiques. Une mesure qui permettrait, selon lui, de l’adosser durablement aux finances publiques « afin de la rendre plus prévisible et moins dépendante de la bonne volonté d’un seul homme ».
Mahamane Hamaye Cissé propose également la mise en place d’une commission permanente de suivi, l’adaptation des critères aux nouveaux formats médiatiques — notamment la presse en ligne et les médias numériques — ainsi qu’un renforcement de la transparence et de la traçabilité dans la gestion de l’aide.
