Producteur passé par les clips musicaux, les webseries, le cinéma et plus récemment la production sportive, Bocary Tioulenta est le fondateur d’Infinitee Studios. Il connaît le secteur audiovisuel malien de l’intérieur. Dans un entretien à « Benbere », il livre sur le secteur un diagnostic un rien mitigé.
Existe-t-il aujourd’hui une véritable industrie audiovisuelle au Mali ?
Non, clairement pas. Une industrie suppose une organisation, des chaînes de valeur définies et une rentabilité réelle. Rien de tout cela n’existe encore. Le secteur reste très informel, miné par le manque de formation et par une méconnaissance générale de ce qu’est l’audiovisuel, aussi bien chez le grand public que dans les institutions. Faute de pouvoir se spécialiser, les professionnels cumulent les casquettes pour survivre. C’est un secteur en création, mais qui n’a pas encore pris forme. Si l’on veut résumer la situation, l’audiovisuel malien doit passer de la passion à l’industrie. Aujourd’hui, ce sont surtout la passion et la débrouille des acteurs qui font tenir le secteur, pas une véritable économie structurée.
Quel est le premier problème que vous observez ?
La frontière quasi inexistante entre agences de communication et agences de production audiovisuelle. Il n’existe aucun registre de commerce spécifique pour la production : toutes les structures sont inscrites sous le même statut général. Résultat, les agences de communication et la presse occupent largement le terrain qui devrait revenir aux structures spécialisées, au point que même les institutions ne font plus la différence entre les deux métiers. Le Groupement des agences de communication a bien créé son propre agrément, mais il mélange conseil et production, alors qu’ailleurs ces métiers sont clairement séparés. Ce flou fragilise les agences de production, qui doivent elles-mêmes multiplier les activités annexes pour tenir.
Le travail audiovisuel est-il suffisamment valorisé ?
Pas du tout. Prenez l’exemple des vidéos de mariage : une famille est prête à consacrer plusieurs millions de francs CFA au griot, à la nourriture ou à la décoration, mais rechigne à investir dans une prestation vidéo de qualité. C’est la valeur qu’on donne aux choses. Ce manque de reconnaissance tient au faible pouvoir d’achat des ménages, mais aussi à un déficit de culture visuelle. J’ai plusieurs fois soumis deux images à des interlocuteurs sans qu’ils parviennent à dire laquelle était la mieux réalisée.
Peut-on vivre durablement de l’audiovisuel au Mali ?
Un freelance talentueux peut y arriver. Mais un technicien salarié moyen dépasse rarement les 300 000 francs CFA par mois, un plafond que seule une infime partie des professionnels franchit. C’est mécanique : les agences elles-mêmes ne génèrent pas assez de chiffre d’affaires pour redistribuer des salaires décents.
Selon vous, quel est le maillon le plus fragile de la chaîne ?
Sans hésiter, la distribution. Sans vente, un producteur ne peut ni rentabiliser un projet ni en financer un autre, et c’est précisément là que le secteur s’effondre. Les chaînes de télévision locales n’achètent pas les contenus, les annonceurs restent rares et peu généreux, et l’État n’apporte presque aucun soutien financier, contrairement à d’autres pays où la culture est largement subventionnée. J’ai moi-même une production restée non rentabilisée, faute d’un vrai travail commercial en aval. Seules deux structures avaient été démarchées pour sa diffusion.
Et sur le plan du financement ?
Il y a d’abord un manque de volonté politique. Le ministère de la culture ne disposerait que de moins de 1 % du budget national, à peine de quoi couvrir ses frais de fonctionnement. Un fonds d’appui à l’industrie cinématographique existe depuis plusieurs années sans jamais avoir été réellement doté. Mais les professionnels eux-mêmes peinent à s’organiser pour bâtir des mécanismes de financement collectifs. La plupart des ressources viennent de l’extérieur, et les producteurs maliens restent mal outillés pour aller les chercher. Les jeunes agences doivent renforcer leur volet commercial, un point faible chez des structures souvent fondées par des techniciens passionnés plutôt que par des entrepreneurs. Quant à l’investissement privé, il reste quasiment absent, faute de politique de mécénat ou de crowdfunding structuré.
Qu’en est-il de la formation ?
C’est un fil rouge du problème. Il n’existe ni école de cinéma ni véritable filière de production audiovisuelle diplômante au Mali. La section multimédia du Conservatoire Balla Fasseké Kouyaté ne forme qu’une dizaine de personnes par promotion, et la plupart des anciens qui ont réussi se sont d’abord formés seuls, en autodidactes. Cette faiblesse nourrit une fuite des talents. De nombreux jeunes formés au Mali partent dès qu’une opportunité se présente ailleurs.
Vous vous êtes récemment tourné vers la production sportive. Pourquoi ce virage ?
C’est né du faible niveau de production observé autour des compétitions maliennes, jusque dans l’affichage des scores et des calendriers. Il y a quatre ans encore, le championnat national de football n’était pas diffusé à la télévision. Depuis, certains diffuseurs s’y intéressent, sans toujours parvenir à rentabiliser cette couverture, faute de visibilité suffisante. Les équipes sportives elles-mêmes manquent de moyens et peinent à structurer leurs championnats. Pour moi, la logique reste simple. Une meilleure qualité d’image crée de la visibilité, qui attire les annonceurs, et les annonceurs apportent les revenus qui font vivre tout l’écosystème.
