Au Sahel, « le rêve d’un monde sans démocratie »
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Au Sahel, « le rêve d’un monde sans démocratie »

Élections renvoyées aux calendes grecques, cadres institutionnels reconfigurés, discours politiques évoluant en fonction des nouvelles trajectoires. Au Mali, voire au Sahel, la démocratie semble de plus en plus remise en question, laissant place à une montée du discours souverainiste. Résultat : des fractures sociales qui inquiètent.

La récente déclaration du président burkinabè, capitaine Ibrahim Traoré, lors d’un entretien accordé aux médias, a relancé le débat sur la pertinence du modèle démocratique, parfois présenté comme inadapté aux réalités africaines. « Il faut que les gens oublient la démocratie », a-t-il affirmé. Au-delà de sa portée symbolique, cette prise de position s’inscrit dans un environnement politique en pleine mutation, marqué par une remise en question croissante des cadres démocratiques. Entre transitions militaires, montée du discours souverainiste et décisions institutionnelles fortes, une reconfiguration des repères politiques est à l’œuvre.

Au Burkina Faso, cela s’est notamment traduite par la récente dissolution de certaines organisations de la société civile, dont la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH), illustrant ainsi une fragilisation des garanties liées aux droits humains. Dans ce cadre, la mise à distance de la démocratie ne relève plus seulement d’un débat idéologique, mais apparait aussi comme un outil rhétorique. Elle participe ainsi à une redéfinition des modes de légitimation du pouvoir, en mobilisant des registres tels que le souverainisme.

Recomposition plus globale de l’ordre démocratique

Cette lecture trouve un certain écho dans des contextes marqués par l’insécurité, la défiance envers les institutions : la démocratie devient donc un bouc émissaire des échecs dans la gouvernance et justifie par la même occasion les pouvoirs militaires. Mais ce que cette lecture soulève, c’est aussi et surtout une question fondamentale : la démocratie, entendue comme participation, redevabilité et expression citoyenne, est-elle réellement étrangère aux sociétés africaines, ou est-ce sa pratique qui pose problème ?

Aussi, faudrait-il rappeler que la remise en question actuelle de l’ordre démocratique s’inscrit dans une dynamique plus large, depuis le début des années 2000 où un « malaise démocratique » s’est installé, comme l’explique Francis Laloupo dans Blues démocratique, 1990-2020. A l’échelle mondiale, les démocraties libérales, y compris les plus anciennes, sont confrontées à la montée de courants qualifiés d’« illibéraux », remettant en cause certains de leurs fondements. Des populistes – comme Donald Trump aux Etats-Unis – ont contribué à banaliser des discours de défiance envers les institutions démocratiques et de haine ou racisme entre les citoyens. Cette évolution contraste également avec l’optimisme de l’après-guerre froide, où la démocratie libérale était mise en avant comme un horizon universel, comme l’avait postulé Francis Fukuyama dans La fin de l’Histoire.

Plus encore, certains courants vont aujourd’hui jusqu’à envisager un monde où la démocratie ne serait plus centrale. Des travaux récents, comme celui de l’historien canadien Quinn Slobodian, évoquent l’idée d’un capitalisme pouvant se développer en dehors des contraintes démocratiques. Dans ces perspectives, explique-t-il dans Le capitalisme de l’apocalypse ou le rêve d’un monde sans démocratie (Ed. Seuil, 2023), la liberté politique est parfois perçue comme une entrave à la liberté économique. Le statut même de certaines démocraties, comme les États-Unis, est aujourd’hui questionné – Quinn Slobodian parle d’« anocratie », c’est-à-dire un régime situé à mi-chemin entre démocratie et autoritarisme.

Dans ce contexte, les tensions observées au Sahel apparaissent moins comme une exception que comme une déclinaison locale d’une recomposition plus globale de l’ordre démocratique. La question de l’adaptabilité de la démocratie en Afrique trouve ses réponses avec le journaliste Ousmane N’Diaye dans son essai L’Afrique contre la démocratie : mythes, déni et péril. Il apporte des éléments de réflexion éclairants face aux débats récurrents sur cette prétendue « occidentalisation » de la démocratie. Une lecture qui rejoint dans un sens les analyses de Francis Laloupo, qui souligne les désillusions liées à une pratique souvent formelle, contribuant à une perte de confiance des citoyens envers les institutions.

Rejet ou stratégie politique

A y regarder de plus près, les critiques adressées à la démocratie ne portent pas sur ses principes mais surtout sur les pratiques des acteurs dans la gouvernance. Le vrai problème ce n’est pas la démocratie, mais plutôt ceux qui l’ont incarnée en la vidant de tout son sens. La responsabilité des élections truquées, la corruption normalisée et des institutions sans réelle indépendance qui ont conduit à la défiance des citoyens, leur incombe entièrement. Lorsque la démocratie, dans sa pratique, ne garantit pas une séparation effective des pouvoirs, lorsque les rôles entre exécutif et législatif se confondent, la lisibilité du système s’en trouve affaiblie.

Des échanges récents dans l’espace médiatique malien, notamment lors d’un débat sur la chaîne TM1, illustrent ces confusions. Quand un acteur politique, Nouhoum Sarr, président de l’ancien parti Front africain pour le développement, parle de « transition démocratique » au Mali, il y a de quoi s’interroger sur la manière dont les principes démocratiques sont aujourd’hui redéfinis dans le débat public sur fond de promotion d’une gouvernance sans les contraintes de la démocratie (état de droit, respect des droits et libertés, redevabilité).

Le problème, c’est qu’au-delà du débat théorique souvent mal posé, ces discours participent aujourd’hui à une redéfinition des bases de la légitimité politique. Là où celle-ci reposait sur des processus électoraux et des cadres constitutionnels, elle tend désormais à s’appuyer sur d’autres éléments, comme la sécurité, la souveraineté ou le soutien populaire perçu.

Dans des contextes d’insécurité persistante, ces arguments peuvent paraître convaincants pour une partie de la population. Ils s’appuient notamment sur un rejet croissant de l’ingérence extérieure, largement partagé au sein des populations, après des années d’interventions perçues comme peu concluantes. Ce sentiment, bien réel, est aujourd’hui mobilisé pour légitimer des formes de gouvernance qui se présentent comme plus proches des attentes nationales. Cette inflexion traduit moins une rupture totale qu’un repositionnement stratégique, dans lequel la souveraineté devient un levier de consolidation du pouvoir et de redéfinition du lien entre gouvernants et citoyens. Le souverainisme s’impose ainsi comme un registre central de cette recomposition.

Choisir un camp

La question n’est pas seulement de savoir quel modèle politique privilégier, mais comment préserver des espaces de dialogue, de participation et de confiance. La démocratie ne se limite pas à des institutions ou à des échéances électorales : elle repose aussi sur la capacité des sociétés à débattre, à accepter la pluralité et à construire du commun.

Mais cette évolution n’est pas sans conséquences. Elle s’accompagne aujourd’hui d’une transformation des dynamiques sociales et politiques, marquée par une forme de fracture croissante au sein des sociétés. Progressivement, les espaces de débat se tendent, laissant place à une polarisation entre « pro » et « anti ». Ce découpage au sein du débat public réduit la possibilité d’échanges nuancés et contribue à enfermer les citoyens dans des positions parfois irréconciliables.

Dans ce contexte, la liberté d’expression devient plus fragile. Sans formellement être interdite, elle est aujourd’hui pratiquement limitée par la peur d’étiquetage, de stigmatisation ou même pire. Le fait d’exprimer une opinion est perçue comme un alignement politique, exposant les individus à des jugements ou à des risques. Une situation qui favorise des formes d’autocensure, où la majorité des citoyens hésitent de plus en plus à prendre la parole ou à s’engager dans les débats publics.

Au Mali comme ailleurs au Sahel, le défi est donc double : repenser les cadres politiques tout en préservant le lien social. Car lorsque le débat sur la démocratie devient lui-même un facteur de division, c’est la capacité des sociétés à se projeter collectivement qui se trouve fragilisée.

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